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Madame Tirailleur

A partir de quelques lignes des carnets de guerre de Roger Martin du Gard, voici l'histoire d'Ouley, qui revêt l'uniforme des tirailleurs sénégalais pour suivre son mari sur les champs de bataille de la Première Guerre Mondiale...

Vertiges (2014) racontait l'histoire de Paul Grappe, soldat déserteur qui avait vécu dix ans travesti en femme, son épouse et lui (ou elle) se faisant passer pour un couple de lesbiennes. Les guerres déplacent la frontière des genres : au même moment, des femmes travesties en hommes pour faire la guerre étaient raccompagnées de force à l’arrière, comme Marie Marvingt.

Rien à voir avec cette jeune femme vêtue en spahi qu'évoquent quelques lignes des Carnets de guerre de Roger Martin du Gard : "Fatima est la femme marocaine d'un adjudant. Au mois de mai, L'adjudant est parti en campagne au Maroc. il a voulu laisser sa femme. Mais elle s'est déguisée en soldat, et huit jours après l'adjudant l'a découverte parmi ses hommes. Elle a été trouver le colonel et lui a dit : " - Je suis la femme de l'adjudant et vous ne m'empêcherez pas de le suivre." En la voyant si décidée, il a fini par dire : " - Soit. Mais tu feras tout comme un homme, tu compteras à l'effectif, tu te battras." Depuis, elle suit. Elle a fait le coup de feu contre les Marocains puis contre les Prussiens. Elle a seize ans. Elle a un joli teint ambré avec des pommettes roses, de beaux yeux fidèles, un corps caché sous les gros plis de l'uniforme des soldats. Elle a rougi parce que nous lui avons dit qu'elle était jolie et elle est partie parce qu'on lui a demandé ce que signifiait cette marque de tribu, tatouée entre ses deux sourcils."
(20 décembre 1914)
 
Fatima, vêtue en homme pour suivre son mari en 1914 (photo Roger Martin du Gard)
Photographie de Fatima prise par Roger Martin du Gard
 
"Ce qu'il y a de meilleur chez le tirailleur, c'est sa femme", écrivait un officier français au début du siècle passé. Les femmes des tirailleurs sénégalais ne se contentaient pas de faire la cuisine et de s’occuper des enfants, il leur arrivait d’accompagner leurs maris sur la ligne de front et les ravitaillaient en munitions. Plusieurs sont tombées sur sur le champ de bataille et ont été citées à l'ordre de l'armée à titre posthume. Nulle exaltation patriotique chez Ouley, seulement soucieuse du bien-être de son mari : il ne mange que ce qu'elle lui prépare et ne fait pas confiance à la cuisine exotique des Blancs. N'est-elle pas une bonne épouse qui doit assurer à son mari la cuisine et le plaisir au lit ? Surtout elle a peur qu'une Blanche lui vole son Moussa... Ainsi Ouley jette sur la France, la guerre et le monde étrange des Blancs son regard faussement naïf et décalé.

Madame Tirailleur a fait l'objet d'une première lecture par Sarah Pepe à Reims le 29 novembre 2016 dans le cadre de "l'Eté en automne" de Didier Lelong.
La version éditée en 2018 aux Editions Awoudy, Lomé, a été lue par Alima Togola pendant la nouvelle édition de cette manifestation le 27 novembre 2017, puis enregistrée à la radio Joliba FM 105.5 à Bamako (diffusion le 26 septembre 2020).

La rencontre avec la comédienne Armelle Abibou, allait susciter le développement inattendu d'une deuxième partie : son arrière-grand-père Antoine Abibou, ancien tirailleur sénégalais du Togo, avait été le témoin du massacre des tirailleurs par ses propres frères d'armes le 1er décembre 1944 au camp de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar. Antoine Abibou avait été ensuite condamné à une lourde peine de prison pour "rébellion". Depuis, inlassablement, sa famille se battait pour que sa mémoire soit réhabilitée. Armelle Abibou m'avait donc mis en contact avec l'historienne Armelle Mabon dont les recherches avaient démontré la persistance d'un mensonge d'Etat.

Une deuxième partie est en projet à Dakar avec la comédienne sénégalaise Awa Diouf.
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