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Pêcheuses de Lune

Dans cette pièce, il n’est pas question des souffrances des migrants sur le chemin de l’exil. On n’y parle pas non plus de l’accueil plus ou moins favorable qui leur est réservé en Occident. Pêcheuses de Lune présente un autre regard sur l’immigration, vue non pas depuis l’Occident mais depuis l’Afrique, d’où sont parties ces quatre femmes, qui vivent en clandestines dans la banlieue d’une grande ville européenne. Elles ont une force infinie, une gaieté increvable, une joie de vivre chevillée au corps : Pêcheuses de Lune est une comédie, même si ce qui y est dit n’est pas toujours drôle.

A travers leurs yeux, se fait jour un autre regard sur l’immigration : des jeunes dont on est sans nouvelles depuis des mois, partis sur l’océan ou par le désert, morts de soif ou noyés peut-être, l’exode rural, les cultures abandonnées, les villages où on ne trouve plus que des vieux, les jeunes épouses des migrants qui vivent comme des veuves (car tout migrant est un investissement potentiel, et on marie sa fille avec lui en son absence).

Bien sûr, chacun est libre d’habiter où il le désire, et l’immigration représente une richesse pour les pays d’accueil. Pêcheuses de Lune n’est pas un réquisitoire contre l’immigration. La pièce est née de ce constat : une migration massive vide aussi un pays de ses forces vives, surtout quand elle est accélérée par la corruption, les services publics défaillants, l’état lamentable de l’école, l’absence de perspectives d’avenir, le business des passeurs qui s’enrichissent avec l’immigration clandestine.

Awa, Adjara, Patience, Tantie Fatou, toutes quatre clandestines, sont un petit bout d’Afrique en Europe. Leur rêve s’est fracassé contre la réalité : la peur du contrôle de police qui révèlera leur situation de sans-papiers, l’exploitation d’employeurs sans scrupules, leurs difficultés pour réunir la petite somme d’argent qu’elles envoient chaque mois à leur famille, l’absence de solidarité entre Africains. Mais cette nuit-là, elles font la fête : elles attendent un Blanc, « le Blanc » qui épousera l’une d’elles en lui donnant enfin le titre de séjour convoité. Elles dansent, boivent, se chamaillent joyeusement, se disputent et se réconcilient. Elles dénoncent les illusions dont elles ont été victimes et qu’elles entretiennent à leur tour pour d’autres ; elles se mentent et mentent à Ouleye qui fait le petit commerce sur son marché en Afrique. Alors que la nuit s’écoule, elles s’avouent leur nostalgie, mais comment rentrer dans son pays quand on est clandestine ? Pas de retour possible. Comment affronter la honte du retour sans afficher la « réussite » que tous attendent chez elles ? Elles doivent s’avouer qu’elles sont prises au piège.

A cause de la musique, elles n’entendront pas venir leur invité. Le matin viendra, avec le retour à leur triste réalité quotidienne. Mais quelque chose aura changé : l’une d’elles décidera de rentrer dans son pays et d’y exercer le métier d’infirmière qu’elle a appris dans la maison de retraite où elle travaille. Avec son diplôme de Droit, Adjara continuera à se prostituer, car s’il faut partir, dit-elle, il vaut mieux partir sans illusions. Résignée, Patience continuera pour survivre de faire ses multiples petits métiers au noir, tandis que Tantie Fatou continuera à dialoguer avec les défunts qui peuplent son appartement, abandonnés par les nouveaux migrants africains qui préfèrent oublier de nourrir leurs esprits.

Cette pièce de théâtre est destinée à être représentée devant un large public, notamment en Afrique de l’Ouest. Au Mali, elle doit être jouée en deux versions, français et bambara.
Pêcheuses de Lune sera créé le 6 décembre 2018 au Centre Culturel Korè à Ségou (Mali) et joué à l'Institut français du Mali à Bamako le 14 décembre, dans une mise en scène de Sarafina Mama Koné.