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Écrire pour

Depuis toujours, j’ai écrit au bord du plateau. Pas avec les comédiens : alors l’écriture n’a pas d’espace pour se développer et pour devenir objet littéraire, ce que doit être aussi le texte de théâtre, qui demeurerait simple matériau pour le jeu. Mais pour les comédiens. Banalités, pourrait-on dire : l’auteur dramatique, qui espère que sa pièce sera jouée, écrit évidemment pour des comédiens. Ecrire pour signifie pour moi écrire à la commande. J’ai entendu certains de mes confrères : « – Moi, j’écris ce que je veux, comme je veux, et peu m’importe si ma pièce sera montée ou non. » Nous sommes des milliers à écrire pour le théâtre (et je gagerais fort qu’il y aura de plus en plus de monde à le faire), et, heureusement, très différents. J’écris donc la plupart du temps pour des comédiens bien précis, une compagnie, un théâtre qui ont commandé la pièce. Parfois pour des comédiens déjà connus, d’autres fois pour des troupes dont la seule contrainte est qu’elles comptent quatre femmes et six hommes, ou que cinq ont plus de quarante ans…
Je suis un auteur de théâtre du 18e siècle. J’écris pour. Autrement dit contre. On ne peut écrire que contre. Contre soi-même. Contre la commande qui m’est faite, qu’il s’agit de détourner, de subvertir, pour introduire mon propre désir dans le désir de l’autre. D’ailleurs, l’écriture s’en charge d’elle-même : « Ich schreibe für die Katz », disait Walser. Autrement dit « pour des prunes ». On écrit en soi. L’écriture a sa propre logique, même l’écriture théâtrale qui n’existe pas sans le truchement des comédiens, de l’ensemble, et de l’assemblée du public, dont la conjonction crée l’assemblement théâtral. Et quand je n’ai plus d’idées, j’écris sur la Medebac, comme Goldoni dans La Finta ammalata.


première lecture de Calvin Genève en flammes

Et quand les premières lectures sont passées, les dernières corrections faites, sauf urgence à reprendre un passage qui ne va pas, je disparais, laissant les comédiens et le metteur en scène à un travail qui ne me regarde plus.
« – Bien, tu écris donc à la commande. Mais il y a des pièces que tu as eu envie d’écrire et qui ne faisaient pas l’objet d’une commande ? N’as-tu jamais eu d’envies qui te seraient propres ? » La commande, aussi bien que le hasard d’une rencontre, envoie dans des espaces qu’on n’aurait jamais pensé à aborder. Vers le génocide arménien, pur hasard, continué par une commande de pièce sur la Shoah, puis par une nouvelle commande de pièce sur l’après-coup des massacres de masse, puis par l’actuel chantier des Yeux de Nersès qui m’occupe depuis deux ans.
Seul un petit nombre de ces textes est publié. Certains, plus anciens, sont d’ailleurs perdus. Je ne m’en soucie guère. Ils ne circulent que par une lente transmission. Encore le hasard, les affinités qui font que ça circule un peu tout de même. Et puis que ces textes ou ces pièces soient joués par d’autres que ceux pour qui ils ont été écrits m’indiffère. Ils sont souvent liés à un moment, à un lieu, à une occasion. Toujours le dix-huitième siècle : on peut préférer Casanova, qui profite de l’occasion, à la stratégie de conquête du libertin. Et puis pourquoi reprendre cette pièce sur la Physique quantique qui deviendra obsolète si (dès que ?) on aura observé le boson de Higgs ? On devrait réécrire une pièce chaque fois qu’elle est reprise.
Je ne travaille pas à l’édification d’une œuvre dont je ne me soucie aucunement de ce qu’elle deviendra après ma mort, car j’aurais été assez joué de mon vivant, si cela continue jusqu’à ce que je ne puisse plus écrire, mais pour l’éphémère de la représentation qui seule m’importe, pour le public à qui je souhaite raconter des histoires (qu’il n’a pas toujours envie d’entendre, et cela ne va pas sans ruse). Aussi suis-je fort attentif à la demande des villes qui ont fait appel à moi, Belfort, Neuchâtel, Langres, Montbéliard, jusqu’aux villages, comme Savignies dans l’Oise. Les collectivités sont des communautés potentielles, et le théâtre, tel que je l’entends, a à voir avec cette notion, au delà de la communauté provisoire qu’il constitue chaque soir. Ce n’est que dans l’adhésion à un récit pluriel et contradictoire que le spectateur se reconnaîtra membre d’une communauté. Et ce récit, seul l’auteur a la possibilité de le formuler, pas un cabinet de communication.
Qu’il s’agisse de quelques centaines de spectateurs ou de quelques dizaines de milliers, j’ai la naïveté de faire comme si chaque texte que j’écris leur était adressé. Pas envie d’un succès qui serait dû à la célébrité des têtes d’affiche, au brio de l’écriture, à la luxuriance du décor. J’aime les plateaux nus, les directions d’acteurs sobres, les corps des acteurs plantés avec force sur le plateau ou se mouvant avec légèreté, la grâce d’une comédienne dont un geste me fait monter les larmes aux yeux et penser : voilà, plus tard, je serai le souvenir de ce geste, l’écho de cette intonation particulière, et ce souvenir et cet écho disparaîtront à leur tour, et ce sera très bien ainsi.