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Oushebti
un conte pour enfants à partir de 6 ans

Commande du Musée des Beaux-Arts de Limoges - décembre 2015.

Oushebti
 fait partie des projets, performances-lectures, réalisés pour les Musées, avec "Bouéré !", Loin de Gaza, Les quatre petites sirènes de l'évêque Dodon, les Portraits imaginés etc.

Musique (« Ya Baba » par Fawzy Al-Ayedy). Photos des Pyramides d’Egypte, puis des Pyramides vues de la banlieue du Caire, de la ville moderne, du cimetière habité par les vivants. La succession de photos se termine avec une petite fille souriant au milieu des tombes.
 
(Partie improvisée)
Vous connaissez tous les Pyramides ?… Où est-ce qu’elles sont, les Pyramides ?… En Egypte… A quoi servaient-elles ?… Oui, c’était les tombeaux des pharaons, les rois et les reines de l’Egypte. Vous avez vu en passant dans la salle un sarcophage… Qu’est-ce que ça contenait, un sarcophage ?… C’est ça, oui, une momie… Parce que les Egyptiens croyaient que dans l’autre monde, les morts vivaient la même vie que les vivants… Aujourd’hui, l’Egypte est un pays moderne, les Pyramides sont à la limite d’une grande ville peuplée de millions d’habitants : Le Caire…
 
Vous voyez cette petite fille qui sourit ? Elle s’appelle Sara. La famille de Sara est si pauvre qu’elle ne peut pas se loger dans une vraie maison, alors Sara, sa mère, son père et ses deux frères vivent dans une grande tombe d’un cimetière de cette ville immense qui s’appelle Le Caire. Oui, c’est comme ça : les vivants vivent là avec ceux qui ne sont plus dans notre monde, tout le monde s’entend bien, en bons voisins, les morts et les vivants, les enfants jouent au foot, les petites filles sourient…
Mais on entend bientôt une voix :
- Sara, ma fille, va chercher de l’eau à la fontaine !
C’est la voix fatiguée de sa mère. Sara prend une grande bassine, elle va à la fontaine, Une grande bassine pleine d’eau, c’est très lourd pour une petite fille, et la maison est si loin !
A peine rentrée de la fontaine :
- Sara, balaie devant la chambre ! Sara, prépare le repas, tes frères vont rentrer de l’école ! Sara, fais la lessive !
Et Sara balaye, prépare le repas, recoud les vêtements qui se déchirent parce qu’ils sont trop usés, fait la lessive, répare les souliers. Elle fait tout ce qu’elle peut pour aider sa mère qui s’épuise, si bien que Sara n’a jamais le temps d’aller à l’école. Elle voudrait bien apprendre. Mais le soir, elle est tellement fatiguée qu’elle s’endort sur le livre qu’elle essaie de lire en déchiffrant lettre après lettre. Les rares jours où elle peut aller à l’école, elle n’arrive pas à suivre et le maître la punit.
 
Mais un matin que Sara, encore fatiguée des corvées de la veille, dort encore, elle est réveillée par la voix de sa maman. Elle sort et voit la bassine pleine d’eau fraîche.
- Sara, tu es déjà allée chercher de l’eau ! Tu as déjà balayé devant la chambre ! Tu as déjà fait la lessive ! Recousu les vêtements de tes frères ! Réparé les chaussures de ton père ! Et préparé le repas !
Sara est tellement étonnée qu’elle ne peut rien dire. Pour une fois, elle n’a rien à faire, alors elle prend un des livres de ses frères et elle étudie toute la journée.
 
Le lendemain matin, c’est la même chose. Quand elle se réveille, la bassine est pleine d’eau fraîche, la cour balayée, le linge lavé sèche sur le fil, les vêtements de la famille sont recousus, le repas du soir est préparé. Sara, encore plus étonnée que la veille, ne dit rien. Elle n’ose pas dire que ce n’est pas elle, parce que personne ne comprendrait qui a fait tout ce travail pendant la nuit et qu’elle n’y comprend rien non plus.
 
Et ça recommence plusieurs jours de suite : le matin, on trouve la bassine pleine d’eau fraîche, la cour balayée, la lessive faite, les vêtements recousus, le repas préparé… Une nuit, Sara fait tous ses efforts pour rester éveillée, mais elle n’y arrive pas. Elle se lève la première, et elle trouve la bassine pleine d’eau fraîche, la cour balayée, la lessive faite, les vêtements recousus, le repas préparé. Elle se fait disputer par sa mère : si elle continue à travailler comme ça avant le lever du jour, elle va tomber malade !
 
Aussi, toute la nuit suivante, elle récite à voix basse les tables de multiplication pour s’empêcher de dormir, 2 x 2 = 4, 2 x 3 = 6, et quand elle a fini avec 9 x 9 = 81, elle recommence depuis le début. Alors qu’elle est en train de dire 6 x 2 = 662, tellement elle a sommeil, elle entend un petit bruit dehors. Elle se lève, et elle trouve la bassine pleine d’eau fraîche, la lessive qui sèche sur le fil, la cour balayée, le repas qui cuit sur le feu, et un garçon tout bleu en train de réparer les chaussures mille fois réparées de ses frères. Ce qui est très curieux, c’est que non seulement les drôles de vêtements de ce garçon sont bleus, mais aussi son visage et ses mains. Le garçon tout bleu se met à trembler en apercevant Sara, il laisse tomber les chaussures et l’aiguille. Ce qui rassure Sara, c’est qu’il semble avoir encore plus peur qu’elle. Il se lève, tout prêt à s’enfuir.
- Bonjour, dit Sara en souriant, pour rassurer le garçon tout bleu.
Et elle s’assoit tranquillement pour ne pas lui faire peur. Le garçon tout bleu se prosterne devant elle - comme ça - et il lui dit :
- Bonjour, princesse.
- Je ne suis pas une princesse ! dit Sara.
- Pourtant tu vis dans le royaume des morts, dit le garçon tout bleu en montrant le cimetière autour d’eux.
- Et alors ? Ce n’est pas parce que je vis dans un cimetière que je suis morte, dit Sara, un peu fâchée. Pourquoi fais-tu ça ? Aller à ma place remplir d’eau fraîche la bassine, faire la lessive, recoudre les vêtements…
- C’est ma fonction, dit le garçon tout bleu avec fierté.
- Comment tu t’appelles ?
Le garçon tout bleu rit :
- Je n’ai pas de nom.
- Tout le monde a un nom.
- Je ne suis qu’un oushebti, dit le garçon tout bleu en baissant la tête.
- Alors tu as bien un nom ! Tu t’appelles Oushebti ! C’est quand même un drôle de nom…
- Ce n’est pas un nom ! Ça veut dire : « réponds », parce que mon plaisir, c’est de répondre à tes ordres, princesse.
- Je t’ai dit que je ne suis pas une princesse ! 
- Tu es vraiment sûre que tu n’es pas Ashétoushep ?
- Evidemment que je suis sûre ! Je m’appelle Sara, je suis vivante bien que je vive avec ma famille dans la cité des morts. C’est qui, ton Ashéshoutep ?
- Comme tu lui ressembles, à ma belle princesse ! soupire le garçon tout bleu qui se met à pleurer.
Sara s’assoit à côté de lui et lui met le bras sur l’épaule. Alors le garçon tout bleu, qu’on appellera maintenant Oushebti…
- Ce n’est pas mon nom, Oushebti ! se fâche le garçon tout bleu. Je ne suis qu’UN oushebti parmi beaucoup d’autres, et je n’ai pas de nom : je suis un simple serviteur des morts ! Et c’est pour servir ma princesse Ashétoushep que j’ai été créé quand elle est morte !
- Je suis désolée pour ta princesse, dit Sara. Mais ce que tu dis est complètement idiot : les morts n’ont pas besoin de serviteurs.
L’oushebti regarde Sara comme si c’était elle, l’idiote. Il lui explique que le royaume des morts est comme le royaume des vivants sur lequel règne le pharaon. Chacun doit y accomplir sa tâche et sa part de corvées : faire la récolte, la lessive, aller chercher de l’eau, et qu’eux, les oushebtis, sont là pour faire ces corvées à la place de certains morts, les princes, les riches…
- Alors, l’interrompt Sara, scandalisée, parce qu’on est riche, qu’on soit vivant ou mort, c’est toujours la même chose : on ne fait rien de la journée et ce sont les autres qui travaillent pour vous !
Le garçon tout bleu va répondre, quand Sara entend la voix de sa maman, celle de son père qui va partir au travail, les bâillements de ses frères qui se réveillent pour aller à l’école. Et quand elle se retourne vers le garçon tout bleu, elle ne le voit plus. Par terre, à côté d’elle, il n’y a que cette petite statuette bleue.
 
Présentation de l’oushebti.
 
oushebtis, Musée des Beaux-Arts de Limoges
Vous imaginez la stupéfaction de Sara. Mais quand sa maman sort de la chambre, elle ne voit que sa fille qui répare les chaussures de ses frères.
La nuit suivante, Sara sort silencieusement de la chambre où tout le monde dort. Elle porte la petite statuette qu’elle a cachée toute la journée, la pose sur le sol. Aussitôt, elle s’anime, le garçon tout bleu paraît. Et tout en accomplissant les tâches ménagères qu’il refuse de voir Sara accomplir, il lui raconte comment il a été séparé des 364 autres oushebtis quand on a découvert la tombe de sa princesse et qu’on a transporté tout ce qu’elle contenait dans un musée. Depuis, pauvre oushebti perdu, il erre entre les mondes, celui des morts et celui des vivants. Il y a trois nuits, il a trouvé refuge dans ce cimetière, et quand il a vu Sara, il a cru qu’il avait retrouvé sa belle princesse Ashétoushep, tellement elle lui ressemble.
- Moi, je ressemble à une princesse qui a vécu il y a trois mille ans ? s’étonne Sara.
 
Les nuits suivantes, le garçon tout bleu enseigne à Sara la science des étoiles, l’astronomie, le calcul, car les Egyptiens étaient très forts en calcul. Et elle-même devient si forte qu’elle rattrape ses frères à l’école où elle va maintenant tous les jours. Surtout, surtout, le garçon tout bleu lui parle tout le temps de sa belle princesse Ashétoushep, qu’il aime de tout son cœur, mais quand il se prosterne devant elle, il ose à peine la regarder. Il lui raconte comment il fabriquait pour elle son parfum avec des fleurs de lotus, comment il lui confectionne des pâtisseries au miel, aux dattes et aux raisins secs, comment il lui prépare son bain où trempent des fleurs d’hibiscus, comment il nourrit son crocodile préféré qu’elle a appelé Pharmouti, comment il doit brosser tous les jours l’un après l’autre ses vingt-sept chats, car les chats dans l’ancienne Egypte sont des animaux sacrés…
Sara comprend que par égoïsme, elle ne peut pas garder avec elle le garçon tout bleu amoureux de sa princesse Ashétoushep. Elle veut que le garçon tout bleu retrouve sa princesse, même si elle perd un ami qui lui a tant appris.
 
Sara se rend au Musée du Caire. C’est un musée immense, avec beaucoup de pièces et de salles encombrées de statuettes, de momies, de hiéroglyphes et de sarcophages. Elle demande à un gardien qui sommeille où elle peut trouver la momie de la princesse Ashétoushep. Le gardien qu’elle a dérangé dans son somme la chasse. Sara demande à un autre gardien, puis à un autre, mais aucun ne sait où se trouve la momie de la princesse Ashétoushep. Jusqu’à ce qu’un vieil homme avec des lunettes et une barbe qui passe par là s’exclame :
- Ashétoushep ? Tu connais Ashétoushep, toi ?
- Oh oui, monsieur, répond Sara. Je sais qu’elle était très belle, qu’elle avait des jolis petits pieds, qu’elle aimait manger des pâtisseries au miel, aux dattes et aux raisins secs, qu’elle se parfumait à la fleur de lotus… Je connais même le nom de son crocodile préféré !
- Quelle imagination ! Tu connais une princesse qui a vécu il y a 3000 ans, toi ! Malheureusement, petite, tu ne trouveras pas la princesse Ashétoushep au Musée du Caire.
- Où est-elle ? Il faut absolument que je la voie ! C’est pour un ami… il doit absolument la retrouver…
- Ton ami va être déçu. Le sarcophage et la momie de la princesse Ashétoushep se trouvent au Musée de *** (nom de la ville où le conte est dit).
- *** ? C’est où ça, *** ?… Monsieur ? Monsieur ?
***, ***… Le soir, Sara ouvre son livre de géographie, elle cherche sur une carte… Ah, voilà ! ***… Elle se désespère. Comment pourra-t-elle aller jusqu’à ce Limoges, elle, une petite fille pauvre d’Egypte ? Même en rassemblant toutes ses économies, elle n’aurait pas de quoi descendre le Nil jusqu’à la mer ! Et comment traverser la vaste mer qui se flagelle de ses vagues ?
 
Le voyage de Sara jusqu’à ***, je vous le raconterai peut-être une autre fois. Il faut quand même que vous sachiez que le garçon tout bleu était débrouillard et l’a beaucoup aidée, quand il a fallu se glisser sans être vue dans la cale d’un bateau qui partait d’Alexandrie pour Marseille, puis pour ne pas se faire prendre par le contrôleur dans le train de ***.
A ***, Sara est entrée dans le Musée par la porte là, elle est descendue ici, elle a caché le garçon tout bleu près du sarcophage que vous avez vu. Ils se sont dit au revoir. Le garçon tout bleu était à la fois tout content de retrouver sa chère princesse Ashétoushep et tout triste de devoir quitter son amie Sara. De son côté, Sara cachait ses larmes pour ne pas rendre leurs adieux plus difficiles. Puis ils se séparèrent après s’être jurés de garder leur secret.
Le lendemain matin, une femme de ménage qui passait l’aspirateur découvrit le garçon tout bleu. Ou plutôt la petite statuette, qui est la forme qu’il prend quand il y a des vivants autour de lui. Elle le porta à la conservatrice qui s’écria :
- Où était-il passé, cet oushebti ? Il devait y avoir 365 oushebtis avec la momie de la princesse Ashétoushep, et nous n’en avions que 364 !
Le garçon tout bleu alla donc rejoindre les 364 autres oushebtis. Depuis, il accomplit sans doute dans l’autre monde les travaux pour sa princesse. Mais aujourd’hui, le Musée a donné la permission de le séparer des autres et de sa princesse bien-aimée.
Nouvelle présentation de l’oushebti.
Et Sara ?… J’ai entendu dire que Sara travaille maintenant au Musée du Caire. Là-bas, tout le monde s’émerveille parce qu’elle sait sur la vie dans l’ancienne Egypte énormément de choses que personne ne sait. Mais vous, maintenant que vous connaissez toute l’histoire, ça ne vous étonnera pas.