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Huit travaux d’acteurs

« Et je leur donnerai un nom impérissable… »
Mirko, on lui a fait bouffer ses couilles. Il n’y a pas de stèle à Nikopol pour les couilles de Mirko.
"On lui a fait bouffer ses couilles". Qui ça, "on" ?

Il laisse tomber le livre.

Putain, les écrivains ! Qu’est-ce qu’elles ont d’intéressant, les victimes ? Quel talent, bordel ! quel don particulier faut-il pour être une victime, le corps rempli de terre ?

Il feuillette les livres à toute allure.

Quand est-ce qu’ils diront, putain, la douleur de l’assassin ? Priboj, Uzice, Mali Zvornik, Zvornik, Zivinice, Nikopol. Un nom, ce n’est qu’un nom, Nikopol, un nom qui ne signifie rien, même si on le pointe du doigt sur la carte, parce que le nom de Nikopol ne dit rien de la chose qui s’y est passée.
« – Hé, pourquoi ne pas faire à celle-là la faveur d’un peu de semence chrétienne ? »
« – On se bat pour libérer notre peuple, on se bat pour le Christ ; si on se bat pour le Christ, on doit être meilleurs que ceux qui se battent contre Lui. »
Je l’ai dit. Ou c’est Stepan qui l’a dit. Peut-être que l’un de nous l’a dit.
« – De toute manière, on ne leur en fera jamais autant qu’eux nous ont fait. Saigner les enfants, éventrer les femmes enceintes. »
A cet endroit, j’ai dit :
« – On ne fait rien de propre avec des mains sales. »
J’aurais pu le dire.
« – Baise cette fille. »
Je crois que j’ai dit non. J’ai pointé mon fusil sur Zelijko. Lui et les autres ont reculé, ils sont sortis. J’ai dit à la fille de filer, de se cacher dans la forêt. La fille m’a craché au visage. Plus tard, Zelijko, Stepan et les autres m’ont tué.

Temps.

Habille-toi rase-toi enjambe le jour.

Temps.

«  – Traverse la rue, de l’autre côté, tu seras à l’abri ! »
Alors la tête s’élance traverse la rue pas le corps le corps reste là du mauvais côté du côté de la rue où on est sûr de choper une balle le corps fait la bête les pieds ne bougent pas enracinés dans la terre les pieds de la bête qui n’en fait qu’à sa tête mais le problème c’est le corps ou c’est la tête ?
Que l’ordre ne vienne pas d’aller à Nikopol, que Zelijko crie à un autre de baiser cette fille, de tuer ces enfants, de traverser la rue, qu’un autre meure, n’importe quel autre, mon ami Stepan.
« – Baise cette fille. »
Un cadavre d’enfant c’est comme un cadavre de chien. Mais un chien ne traite pas ainsi un cadavre d’enfant. J’aurais aimé être un chien, un chien nourri, un chien content, de dormir au soleil toute la journée, jamais fâché que d’autres chiens fassent mieux que lui. J’aurais aimé faire une carrière de chien. Est-ce que les chiens savent qu’ils bandent ?
Zelijko a relevé la chemise de nuit de la fille avec le canon de son fusil. Je me suis mis à bander. Mon sexe s’est mis à bander. Un sexe a bandé. Le va-et-vient de cette queue étrangère dans ce trou étranger.
Et maintenant, frottement des peaux, fatalité des viandes, une queue chrétienne allant et venant dans un con national – il n’y a plus d’étrangères à Nikopol, que des pétasses nationales – la nuit dernière, celle-là, seule à une table devant son verre de vin, maintenant on peut boire et pisser sans sortir de chez nous, entre nous (il beugle) « Hora din petrosnitza », je dis à cette fille (trop de bière) que Zelijko m’a collé son fusil dans les mains :
« – Si tu ne tues pas, tu seras témoin. On ne veut pas de témoin. »
Et celle-là, seule devant son verre de vin, une de nos filles :
 « – Tu veux que je te donne l’absolution ? Ce soir, je veux me taper un mec. Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Si tu ne veux pas me baiser, casse-toi. »
(vers la coulisse) Qu’est-ce que j’en ai à foutre de ton absolution ? … Trempe tes mains dans le sang. C’est la première fois la plus difficile. Zelijko avait raison. Après on ne pense plus. Le frottement des peaux, le destin des viandes, on ne sent plus rien. Je suis celui qui a tué toutes les horloges dans les maisons vides ! Moi, le tueur de temps ! Quand ai-je franchi la frontière ? Avant, je courais hors du pays, je rentrais dans le pays, sans y prendre garde, avant que Mirko devienne l’étranger… La frontière s’est déplacée sous mes pieds, sans que je m’en aperçoive. Et plus la frontière devenait sensible, moins on savait où elle était. Elle ne passe plus au milieu du chapeau du troisième joueur à partir de la droite, dans la peinture accrochée au-dessus du bar, « Chez Mirko ». On a reculé la frontière. Très loin.

Il fouille dans les livres.

Que des mots ennemis. Izet Sarajilic, Sidran, leurs meilleurs poètes, mots ennemis dans notre langue. Zelijko, Stepan et les autres ont incendié les maisons, et les cadavres. Je ne pouvais sauver personne. Dans le village détruit, j’ai emballé des livres. Juste sauver un peu d’âme, au poids du papier, un petit peu d’âme.

Une porte claque. Zlotar lève la tête.

Pétasse.

Il se couche sur le dos. Temps.

Lève-toi.

Pause.

Lève-toi.

Pause.

Lève-toi, je te dis.

Pause.

Lève-toi, charogne.

Pause.

Je compte jusqu’à trois. Un.

Pause.

Deux.

D’une main il tâtonne sous le lit, en sort un fusil AK-47 qu’il pointe sur lui, crosse en haut, la main sur la gâchette.

Trois.

Il se lève.

Tu voudrais que rien ne soit vrai. Que ce ne soit que l’histoire tordue d’un putain d’écrivain. Mais non, c’est vrai. Chaque matin tu te réveilles, tu t’aperçois que les personnages sont réels, et ton cauchemar c’est ça, de savoir que c’est vrai. Ton cauchemar, c’est de savoir.

Léger temps.

Il vaudrait mieux pour ce pays que tu te tires une balle dans la tête.

Temps. Il écarte de lui le canon de l’arme.

Cette fille, à Nikopol, maintenant tu te rappelles que vous jouiez ensemble. Tu lui avais dit que vous alliez faire l’amour. Vous étiez très petits. Tu lui avais retiré sa culotte. Sait-on quand on passe la frontière ? Tu te souviens qu’elle t’avait aidé. Tu avais écarté doucement les lèvres de son sexe, révélant le rose nacré à l’intérieur. Lentement, tu y avais versé du sable fin, de ses mains elle maintenait son sexe entrouvert, elle te regardait faire, avec gravité.

Temps.

De toute façon, c’était sûrement pas elle.

Noir.

 

Michel Beretti
© SACD

 
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