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Écrire ...

Pourquoi j’écris pour le théâtre ? Tenté de citer Samuel Beckett, « Bon qu’à ça ». Il serait plus juste de dire : je n’ai jamais fait que ça depuis 41 ans, voyager pour voir, interroger, m'interroger, spéculer, écrire des pièces, assister aux répétitions.

A cause de la colère ? « J’écris dans la colère », telle est l’épigraphe d’un poème tragique du 16e siècle. Se mettre en colère est louable si l’on s’irrite selon la droite raison, dit Saint Thomas d’Aquin. Et Saint Jean Chrysostome : celui qui ne se met pas en colère quand il y a une raison de le faire, commet un péché. Le monde donne quelques raisons de céder à cette passion. Mais affirmer qu’on écrit dans la colère pourrait laisser penser que le théâtre a sur le monde quelque effet.

Dans la ferme du centre de la France où j’ai passé mon enfance, le grenier renfermait tous les classiques ; j’ai lu les classiques. J’avais appris à lire dans La Terre, journal paysan du Parti communiste. Dans ce grenier, je tombai sur les œuvres du maréchal Pétain, La France juive d’Edouard Drumont, une édition de tête de Guignol’s Band de Louis-Ferdinand Céline (publié au premier trimestre de 1944, une année où le papier était rare). La coexistence de tout cela dans cette ferme familiale constitue encore pour moi une énigme.

Trop jeune pour connaître la guerre d’Algérie, ma génération a été épargnée. A Angers, vers la fin de cette guerre dont j’ignorais tout, un camarade me montra en secret une boîte à chaussures qui renfermait un crâne humain : un crâne de fellagha, me dit-il, rapporté par son grand frère. Il a fallu couper cette tête à un cadavre, en ôter la chair, en nettoyer les os, manipulations qui supposent, au moins, le silence des officiers.

Rétrospectivement – mais c’est probablement une de ces illusions qui contribuent à la construction par chacun d’un récit de vie – ces deux événements me paraissent fondateurs.
Le théâtre n’a pas à juger, à plus forte raison à condamner ; il rend justice aux morts. Aux vivants, quand il le peut : Lever les yeux au ciel était un spectacle d’autant plus urgent qu’il était inutile, sur le cas d’Adriano Sofri, définitivement condamné quoique innocent.
Colères, pêle-mêle : Rosette Wolczak. Eileen Wuornos, la tueuse en série, prostituée qui avait déclaré la guerre aux hommes et qu'on a assassinée alors que sa santé mentale était plus qu'instable.

La même passion ne peut commander l’écriture sur une longue période. Les lignées des œuvres suivent leur propre logique. Il y a des décalages, parce que la banquise en soi a craqué ; certaines formes se retrouvent en porte-à-faux. Les « chantiers » ouverts, abandonnés puis repris ailleurs, plus tard, sous des angles d’attaque différents : Genève et la Suisse qui m'ont beaucoup occupé avec 25 pièces ! les guerres civiles et leur après, la tragédie, le théâtre et la démocratie, ont cédé la place à d'autres, plus ponctuels : le temps m'est à présent compté.

Et puis il y a le plaisir de l’écriture, son exigence, qui font que si on écrit, même du théâtre qui est à la fois littérature et matériau pour la scène, on écrit sans complément d’objet, für die Katze. Et puis même une comédie légère (« il faut avoir plusieurs plumes », me dit un jour Jean-Loup Rivière), il faut la composer avec plusieurs niveaux de lecture et la doter d'une structure complexe.

A bien y réfléchir aussi, le point commun de ces 110 et quelques textes que je qualifierai d’ "entreprise" plutôt que d’"œuvre" ou de "démarche", c’est la philosophie. Le théâtre est un désir de vérité, une passion d’espion, une pensée en acte, un gai savoir : penser devant le spectateur, penser avec le spectateur. Il faut croire au théâtre. Il faut croire au théâtre de plus en plus : d’abord parce qu’il est une assemblée – au théâtre, même quand on dort, on dort collectivement, comme dit mon ami Jean-Paul Alègre – ensuite parce qu’il est la représentation fictive d’un conflit, dans laquelle, jouant l'autre, on se met soi-même en jeu. Le théâtre, dans le meilleur des cas, pose ce problème dans un espace à tous commun, pour que naisse individuellement dans cet assemblement le sentiment d’appartenance à une communauté dans l’accueil d’un récit contradictoire.




"il faudrait tout dire en même temps, le grand et le petit, le local et le global,
la chronique et le poème, comment voulez-vous comprendre le monde,
comment voulez-vous faire du théâtre si vous ne comprenez pas l'Euripe?"
(Du rouge dans les yeux)