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Les enfants du chaos

Roger Martin du Gard effectue trois voyages à Berlin, les deux premiers en 1932, le dernier en 1938. Lors des deux premiers séjours, il fait parler les gens de la rue devant un « Schnellimbiss », souvent des chômeurs à qui il paie une bière et une saucisse, un art de la confession d’autrui qu’il a toujours possédé. Il s’intéresse aussi aux pratiques sexuelles des Berlinois. À l’Institut de Recherches scientifiques sur la Sexualité des Dr Magnus Hirschfeld et Félix Abraham, il observe des cas de perversions sexuelles et interroge les patients venus consulter. Il fait l’acquisition de livres en allemand sur l’homosexualité et la masturbation qui se trouvent toujours perchés dans un rayon de son cabinet de travail au Tertre.

La sexualité effrénée, la prostitution libre, sous toutes leurs formes, ne la retiennent pas seulement par leur aspect sociologique ou scientifique. Il fréquente en voisin le « Wellenbad », un des lieux de rencontre des homosexuels, le « Monokel », bar lesbien, et fait mine de regretter d’être réduit par l’âge (il n’a que 51 ans) au rôle qu’il préfère en fait : celui de voyeur.

Il voit dans cette jeunesse à la libre sexualité, sportive, gaie, à demi-nue et à la sexualité libérée, le retour de l’Antique. En comparaison, la France lui paraît vieillie et confite dans une morale puritaine étriquée. Cette idée que la jeunesse représente l’avenir de l’Allemagne, il la partage avec Stefan Zweig, qui considérait deux ans plus tôt l’adhésion des jeunes au mouvement nazi comme un élan de révolte contre le passé.

À Berlin, avoue Roger Martin du Gard, il vit réellement ; s’il était libre et seul, c’est là qu’il viendrait vivre. Le Berlin de 1932 est un espace de liberté pour le bourgeois français qu’il demeure, soucieux des convenances quand il est chez lui. Tout à sa fascination, il minimise le danger nazi, convaincu que jamais l’Allemagne ne suivra Hitler.

L’un des guides de RMG dans Berlin d’avant l’Apocalypse est Klaus Mann. A 26 ans, le fils aîné de Thomas Mann est déjà l’auteur de romans qui mettent en scène des homosexuels et de pièces de théâtre, Anja und Esther ou Revue zu vieren, conçues pour sa sœur Erika, Gustaf Gründgens, Pamela Wedekind et pour lui-même. Le théâtre s’y confond avec la réalité : Erika, fiancée avec Gustaf, a une liaison avec Pamela, elle-même fiancée à Klaus qui a Gustaf pour amant. Sa sœur une fois mariée, Klaus continue sa relation amoureuse avec Gustaf et Erika la sienne avec Pamela, comme si le frère et la sœur voulaient se lier par un lien quasi marital à travers ces entrelacements. Ce n’est pas pour rien si, sur ce thème de l’inceste, Klaus Mann vient de faire avec Geschwister (Frère et sœur) une paraphrase des Enfants terribles de Jean Cocteau. Cultivant l’ambiguïté, Klaus et Erika Mann se font passer pour des jumeaux, jouant sur la masculinité de l’une et la féminité de l’autre.

La confusion des sexes est justement théorisée par Magnus Hirschfeld, le fondateur de l’Institut de recherches scientifiques sur la sexualité, qui milite pour l’abolition du Paragraphe 175 criminalisant l’homosexualité. Hirschfeld avance l’idée de stades intermédiaires sexuels indépendants du sexe biologique, de la masculinité à la féminité. Roger Martin du Gard n’a pu rencontrer Hirschfeld qui a été contraint de s’exiler l’année précédente, mais son assistant Félix Abraham qui vient de réussir à l’Institut la première opération chirurgicale de changement de sexe sur Rudolf Richter devenu Dörchen. De son côté, Roger Martin du Gard affirme à un André Gide sceptique que presque tous les jeunes prostitués sont bisexuels et ont aussi des maîtresses : la bisexualité et l’ambiguïté sexuelle, manifestement, le préoccupent.

Quand Roger Martin du Gard arrive à Berlin en 1932, Erika Mann a divorcé d’avec Gustaf Gründgens ; la fiancée de son frère Klaus, Pamela Wedekind, a épousé le vieux dramaturge Carl Sternheim. Mais une nouvelle venue crée de nouvelles figures dans les jeux de couple des enfants Mann : Annemarie Schwarzenbach, à propos de laquelle leur père a laissé échapper qu’elle serait d’une beauté extraordinaire si elle était un garçon. Curieux compliment… Lui aussi sous le charme, Roger Martin du Gard dédicace à la jeune femme un exemplaire de sa  Confidence africaine : « Pour Annemarie Schwarzenbach, en la remerciant de promener sur cette terre son beau visage d’ange inconsolable ».

Entre les trois jeunes gens se crée une nouvelle relation, Annemarie tombant immédiatement amoureuse d’Erika qu’elle appelle son « grand frère », glissant du féminin au masculin dans ses lettres.

Les enfants du chaos
personnages :
RMG
Annemarie, un ange inconsolable
Klaus
Erika

silhouettes à l’arrière-plan :
Gustaf, Pamela, un exhibitionniste, une femme sadique…

Cette pièce, Les enfants du chaos, reprend le titre d’une pièce de théâtre que Roger Martin du Gard n’a jamais écrite et qui devait avoir pour sujet la jeunesse d’après la deuxième guerre mondiale. Il avait déjà eu un projet semblable après la première, Pour les mourants, interrompu par la mort d’un ami cher. En 1945, il prétend qu’il ne comprend plus le monde, et qu’il a été comme enterré vivant avec ceux de sa génération par le manifeste de Sartre paru dans le premier numéro des « Temps modernes ». Il détruit ses notes ; de ce projet de pièce, il ne reste qu’un titre, repris ici dans cette nouvelle écriture théâtrale.

Soient donc Les enfants du chaos.
On sait depuis Der Himmel über Berlin, le film de Wim Wenders, que les anges hantent Berlin :
Un être qui a le sexe des anges, tenant par la main RMG, un écrivain français un peu corpulent, le guide dans la nuit berlinoise de 1932 – ou dans la nuit de Babylone…

Il faut, dans cette pièce – une fiction, donc – que RMG, le personnage de théâtre, soit à la fois Roger Martin de Gard et ne le soit pas, tout en présentant pour le spectateur de troublantes ressemblances avec l’original. Tout comme l’Ange inconsolable qui le guide dans Les enfants du chaos doit être et ne pas être Annemarie Schwarzenbach. Quant à Erika et Klaus Mann, ils ont assez joué des vrais-faux-semblants du théâtre et de la vie pour que leur identité soit assez tremblée comme cela.

Il ne peut d’ailleurs en être autrement : la relation de Roger Martin du Gard avec Annemarie Schwarzenbach reste à imaginer, sa mère ayant détruit après la mort de la jeune femme toutes ses lettres et une partie de ses manuscrits… S’il subsiste, dispersées dans les journaux ou les correspondances, quelques traces de ces trois brefs séjours d’un écrivain français à Berlin dans l’entre-deux guerres, tout le reste est à imaginer : les conversations avec l’homme de la rue, les rencontres avec l’exhibitionniste, l’obsessionnel ou la femme sadique de l’Institut, les heures passées à faire le voyeur dans les bordels, à observer le jeu pervers des enfants terribles Mann avec la jeune Suissesse qui s’est mise volontairement sous leur dépendance, et le temps d’entrevoir la menace nazie pour ne plus la voir le jour d’après.

Dans cette « promenade socratique » (Jean-Claude Berutti) à travers la nuit berlinoise, les lignes de l’écrivain célèbre et de l’étrange jeune femme (« être ange » ? songe-t-il) ne cessent de bouger. Un ange est imprévisible ; sa logique indéchiffrable demeure étrangère à celle de la pensée cartésienne de l’écrivain chartiste, qui a lui aussi ses zones d’ombre. Elle pourrait être sa fille, mais c’est elle qui est la plus lucide sur ce qui attend le monde ; il a déjà traversé une guerre mondiale, il la voit déchirée entre les deux frères de ses Thibault… et se trompe.
Dans Babylone 1932, toutes les certitudes s’effacent, comme les frontières des genres. Les figures de la séduction, de la domination et de la soumission se font et se défont entre les trois jeunes gens, rencontrés, perdus, retrouvés au hasard des courants de la Ville, dans des endroits qui effraient le bourgeois allemand – où il ne va qu’en cachette.
Eux qui ont grandi sur les ruines et qui vivent dans le chaos du monde, les voilà pris entre leurs aspirations idéalistes à une radicalité politique et leurs pulsions, leurs désirs, leur course aux plaisirs immédiats et violents à côté desquels ceux de la jeunesse actuelle semblent bien fades.
RMG, corpulent et lent, pris à partie, affolé par l’accélération du Temps, de l’Histoire, observe et joue le mort. Maumort, sa deuxième grande entreprise romanesque, est déjà vouée à l’échec.

Epilogue : Royan, 1940. Quand Roger Martin du Gard est repassé par Berlin, de retour de Stockholm où il a reçu le Prix Nobel de Littérature, il est atterré par l’atmosphère de peur qui pèse sur l’Allemagne. La bibliothèque de l’Institut saccagé alimente le premier autodafé de livres nazi. Les Mann se sont exilés. Annemarie Schwarzenbach soutient la lutte désespérée des antinazis et s’apprête à quitter l’Europe pour l’Orient. Effrayé, RMG brûle les notes sur son dernier voyage.

premières discussions sur le projet des Enfants du chaos au Tertre avec le metteur en scène Jean-Claude Berutti

 
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