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Chantiers    
Faire le point

12° 39’ 0" Nord, 8° 0’ 0" Ouest. « Faire le point » : terme de Marine, au cœur du continent africain… Les chantiers en cours se chevauchent, sont abandonnés, débouchent sur une impasse, reprennent ailleurs, se nouent, tandis que les nouveaux projets pressants viennent se mettre en travers. Bref, ils mettent souvent le temps à se conclure dans le cours d’une navigation plutôt erratique. Faire le point pour tracer les routes et déchiffrer la combinatoire qui se complexifie toute seule.

Pour « … et la Lune sera noire », avec Alima Togola, un spectacle prévu pour 2022-3 sur le programme spatial zambien d’Edward Mukuka Nkoloso de 1964, le point de départ est l’article paru en février 2021 dans le no. 20 de la revue Espace(s) de l’Observatoire de l’Espace – Centre national des Études Spatiales. Une première période de travail est prévue en décembre à l’Institut français du Mali qui soutient le projet.

La première version de « Mininka ? » (« où allons-nous ? » en tamasheq) a été essayée entre nous en lecture à l’Institut français de Bamako le 31 mars 2021, avec Gado Poudiougou et Abdoul Baky Touré pour qui le texte est écrit.

Fille de Cham, sur le racisme anti-noir dans le monde arabo-berbère et les conséquences d’une traite négrière longtemps masquée par celle des occidentaux, pour Anw Jigi Art : l’écriture, commencée le 12 septembre 2019, s’est interrompue au moment où Assitan Tangara allait tirer le pénalty douteux qui a fait gagner 2-1 la Guinée contre la Tunisie en 2015, provoquant de véritables chasses aux noirs : Assitan – Malika, une pauvre veuve du Maghreb, rejoue le match devant Honorine Diama – Aïssatou, une migrante sahélienne dont elle exploite la misère. Les deux femmes apprendront l’une de l’autre. Maintenant que « Mininka ? » est terminé, Assitan a pu tirer le pénalty fatal le 17 mai 2021. L’écriture continue.

Karatabougou, Mali gnogôlon (La Case en paille, un spectacle pour le Mali). Avec les 11 comédiens, nous avons beaucoup travaillé sur la traduction en 5 langues parlées au Mali (bambara, fulfulde, dogon, songhoy, tamasheq, et un peu de français) avec Ambaga Guindo, Salimata Tapily, Jean-Marie Ambroise Traoré, Haleymatou Cissé, Abdoul Baky Touré, Aïssa Maïga, Ombotimbé Boucary, Mariam Sissoko, Alima Togola, Tiéblé Traoré, Gado Poudiougou, Sacko Fama Mademba, et Aymen Gharbi pour les parties en arabe dialectal, jusqu’à la version radio diffusée sur Joliba FM. Il faudrait passer à la réalisation scénique : le Mali, qui vient de vivre en mai 2021 un nouveau coup d'Etat après seulement neuf mois, à la croisée des chemins. La pièce tombe sans doute juste en déchiffrant la superposition des conflits et les petits pas pour les contrer, en mettant en scène une refondation à la base. La pièce se passe au village, Bamako est un prisme déformant de la réalité malienne.

Amour et Capital, commande d’un théâtre suisse, a été donné en lecture pour faire progresser ce texte pas facile, qui met en scène Karl et Jenny Marx, Friedrich Engels, Helen Demuth : lutte des classes et guerre des sexes à Londres en 1832. Les retours des premiers lecteurs, Gérard Cherqui, Yannick Mancel, A mots découverts… sont tous encourageants. La création était prévue à Neuchâtel, fin 2021. Aujourd‘hui, donner une date précise serait faire preuve de beaucoup d’optimisme.

Mal de Lune. Yann Becker m’avait suggéré, à l’exemple du film de Chris Marker « Sans soleil », de faire se rencontrer les cultures africaine et japonaise dans une pièce, et j’avais trouvé des points de rencontre étonnants et inattendus. Je voudrais bien finir ce texte avant que Yann, à qui il est destiné, soit devenu Trésor national du Japon ! La première version est affectée, artificielle.

Madame Tirailleur, ou la connaissance de la douleur, avec Awa Diouf. La comédienne sénégalaise a vu un vieil homme se recueillir sur une tombe sans nom au cimetière militaire de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar. C’est là qu’en 1944, un nombre encore indéfini de tirailleurs sénégalais fut massacré par leurs propres frères d’armes sur l’ordre de la hiérarchie coloniale de la France. C’est le point de départ (imaginaire) de ce projet. Mais dans les familles des « disparus » de Thiaroye, on est toujours en 1944, il n’y a pas de deuil possible. Awa Diouf cherchera à redonner à ce tirailleur une histoire, une vie à travers la disparition et la mort. Je l’accompagnerai dans son enquête.

Pour le moment, le projet de pièce Le vélo blanc de Thomas Sankara, mise en scène Hyppolite Kanga (Compagnie Danthemuz, Ouagadougou), avec Jean-Marie Ambroise Traoré, une jeune comédienne burkinabé et moi sur le plateau, consiste surtout à rassembler des matériaux et à s’interroger, sans complaisance, sur ce que nous pouvons faire de l’héritage que nous a laissé Sankara, sur ce que peut être la politique aujourd’hui en Afrique.

Dans la bibliothèque du Tertre, le manoir de l’auteur des Thibault, j’avais parlé à Jean-Claude Berutti de la rencontre à Berlin entre Roger Martin du Gard et Annemarie Schwarzenbach. Jean-Claude avait ensuite dit dans le parc : pourquoi n’écrirais-tu pas une promenade socratique où elle serait son guide dans la nuit berlinoise de 1932 ? Les enfants du chaos ont été lus en public à deux reprises, grâce à Sara Veyron et à Silvia Berutti-Ronelt. Il n’est pas facile de proposer une mise en scène depuis le Sahel.

Sunu Guedjj (Notre mer), pour Abou Gueye et sa compagnie Phénix de Saint-Louis, au Sénégal, n’existe encore que sous la forme d’un synopsis (trop détaillé ? trop plein ?). C’était au début de 2020, en résidence à la Villa Ndar. Guet Ndar, c’est le quartier des pêcheurs de Saint-Louis, avec ses usages, sa langue, son savoir de la mer et de la pêche, sa vie communautaire qui reste impénétrable à « l’étranger » - c’est-à-dire l’étranger au quartier – et tout cela va sans doute disparaître, balayé par la montée du niveau des océans, la pêche industrielle et l’exploitation au large d’un gisement de pétrole.

Auf den spuren Heinrich Barths : je n’ai pas renoncé à ce projet préparé pour le Goethe Institut, qui supposait un partenariat artistique avec un théâtre allemand, projet reporté sine die à cause de l’épidémie et de la fermeture des théâtres en Europe, provisoirement. L’idée de suivre les traces de H. Barth au Mali jusqu’à Tombouctou vient précisément de l’impossibilité dans laquelle est un blanc de refaire même une petite partie de ce voyage : qu’est-ce qu’un visiteur pourrait voir qu’a vu Barth, que Barth n’a pas pu voir ? Un Malien pourrait-il faire le voyage à sa place et voir ainsi d’une autre façon son propre pays ? J’ai repris cette idée dans Mininka ? où un chercheur occidental demande à un comédien malien – Abdoul Baky Touré – de se rendre dans sa ville d’origine, à Ménaka, pour y rechercher un manuscrit arabe ancien.

Je suis parfois très lent (j’ai mis 10 ans avant de trouver la solution pour écrire 4928 ou le Voyage en Suisse de Rose Wolczak à partir du terrifiant dossier de la police militaire genevoise de 1943 que m’avait confié Anne Bisang). Animal ! : avec Elidan Arzoni (Compagnie Métamorphoses, Genève), nous étions convenus d’un sujet, la destruction de la planète que provoque l’élevage industriel. Le premier jet était très décevant pour Elidan comme pour moi, une mise à plat, sans doute correcte, de l’ensemble du processus, mais qui laissait à l’écart les personnages et ne les transformait pas. En fait, la pièce n’avait cessé de dériver, d’abord à partir du simple fait de manger un animal (nous, nous mangeons de la vache, et pas notre chien ; ailleurs, c’est le contraire), puis – sans doute parce qu’ici, à Bamako, nous avons pris un chien – du questionnement à propos de l’animal que nous sommes aussi. Et là, je n’ai pas trouvé la forme, bien que Nougat me rappelle tous les jours la question de notre rapport aux « bêtes », à la nature dont nous ne sommes qu’une partie. Où ai-je lu que l’animal nous console de la souffrance d’être des humains ?

L’Histoire de mes amours, pour le comédien malien Jean-Marie Ambroise Traoré : 2 pages écrites sur 12 environ (son mariage au jardin d’enfants et sa copine à l’école fondamentale !). Il y avait une certaine équité dans des traditions africaines de répartition des tâches entre hommes et femmes, que la mondialisation, la vie moderne ont rendues obsolètes. Quel rôle joue aujourd’hui l’argent dans les rapports de couple ?
 
Carte Mali - Tombouctou
 
Ever Given
 
MB Chartreuse 2007

Photographies : bizarre, la trajectoire du porte-conteneurs Ever Given en mer avant qu’il ne s’échoue au milieu du canal de Suez le 23 mars 2021, bloquant pendant une semaine 1/10e du trafic maritime mondial, via Vesselfinder (esprits malintentionnés s’abstenir quant à l’interprétation des figures tracées par ses ronds dans l’eau). Détail de la carte du Mali au 1/200 000, section NE-30-XX (région de Tombouctou), 1965. Photographie d’Emmanuelle Carraud prise à la Chartreuse CNES de Villeneuve-lez-Avignon (2007). La même artiste photographe a pris l’image de ma main qui écrit en tête de ce site.

(à suivre)
 
 
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Madame Tirailleur (2019)
1914, quelque part dans un village d’Afrique de l’Ouest. Ouleye est fière d’avoir épousé un tirailleur sénégalais de l’armée coloniale des Français. Mais voilà la Grande Guerre. Bravant la réprobation des femmes, Ouleye revêt l’uniforme pour suivre son mari en France sur les champs de bataille : elle a peur qu’une Blanche lui vole son mari, et n’est-elle pas une bonne épouse dont le devoir est d’assurer à son mari la cuisine et le lit ? Ainsi Ouleye va-t-elle jeter sur la France, la guerre et le monde étrange des Blancs son regard faussement naïf et décalé…
 
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"En couple" dans les Lycées de Sikasso (Mali) (2021)
"En couple" Lycees de Sikasso 2021

Créée en 2015 à Cotonou, au Bénin, En couple continue son chemin dans les Lycées de Sikasso, au Mali, où des lycéens ont choisi d'en jouer des extraits, et à l'Institut national des Arts de Bamako où la pièce a été prise comme travail de diplôme. Jean-Marie Ambroise Traoré et Honorine Diama qui l'ont déjà souvent jouée envisagent de la reprendre dans la mise en scène d'Hypolitte Kanga.
 
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Le retour de l'épidémie en Europe a obligé les deux compagnies Deux Fois Rien (Suisse) et des Pataclowns (Bénin-Côte d'Ivoire) à annuler les dernières représentations de "La Légende Baoulé" prévues fin 2020. On ne verra plus ce beau spectacle d'ombres. Mais Fidèle Baha, Hyacinthe Brika, Anne Compagnon, Christelle Nicod et leurs collaborateurs ont tout de même donné 105 représentations et fait rêver 10 000 enfants pendant deux ans, en Suisse et en France, puis au Bénin, au Togo et en Côte d'Ivoire.