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Voix ensevelies

Qu’est-ce qui fait la valeur d’une « norme sociale » ? Qu’est-ce qu’être « rebelle » ? Qu’est-ce que « résister » ?
Notre projet s’inscrit dans un commerce avec deux lieux : le château de Cadillac et la maison de Germaine Tillion à Plouhinec. Des centaines de femmes ont été détenues au château-prison ; des centaines de jeunes filles ont été internées pour leur « protection » dans sa maison dite de préservation. Des conditions de vie très dures (les « cages à poule » de la prison), un règlement sévère, des punitions arbitraires, un monde clos de violence, c’était le sort de ces « êtres à jamais perdus », ces filles enfermées pour vagabondage, ou parce qu’elles n’entraient pas dans la « norme ».

Alima Togola : « J’ai été bouleversée par ce qu’on leur a fait subir. Cela correspondait tellement à ce qui se passe dans ma société d’origine où une femme n’est réellement femme que lorsqu’elle a un mari et des enfants, où une pression continuelle est exercée par les gardiennes de la tradition – c’est-à-dire nous, les femmes – pour entrer volontairement ou non dans ce modèle de l’épouse soumise, quitte à accepter mariage forcé, coups et maîtresses à répétition. »
Michel Beretti : « La visite du cimetière des oubliés de Cadillac, avant sa restauration, était plus qu’émouvante à cause de l’absence des noms de ceux et celles qui sont enterrés là. Comme la vie de ces détenues enfouie sous la masse des correspondances de l’administration pénitentiaire, sous le silence imposé. Leur parole est inaudible. »

Qu’ont-elles ressenti, pensé, rêvé ? Elles ont disparu, et leur disparition est justement l’un des seuls signes qu’elles ont laissés de leur passage. Car elles s’évadaient à la moindre occasion pour, reprises, s’évader à nouveau ! L’évasion était fréquente, comme la violence contre les gardiens, contre les autres détenues, contre elles-mêmes, jusqu’au suicide. Nous voudrions leur redonner une parole dans le lieu-même. Mais comment, puisqu’il ne reste d’elles que les traces biaisées laissées par l’administration ?

C’est là que leur histoire a croisé pour nous celle de Germaine Tillion. Ethnologue, déportée, elle a appris à Ravensbrück « qu’il n’y a pas un être humain qui ne soit précieux ». Plus tard, elle s’est battue pour que les prisonnières bénéficient du droit à étudier afin qu’elles ne soient pas des exclues, ce qui serait la défaite morale d’une société, disait-elle.

Si Ravensbrück n’est bien sûr pas Cadillac, le même credo demeure : vivre, c’est résister, au désespoir, à l’abrutissement de la routine, à la négation de la personnalité écrasée par la machine. La même exigence vaut aussi pour résister contre l’extrême : comprendre. Les jeunes filles internées à Cadillac comprenaient-elles ? Que faire du silence absolu imposé, de leurs voix perdues, du manège des évasions permanentes, des punitions, des bagarres, des rebellions ? Au-delà d’une trop simple évocation historique, nous voudrions concevoir une « esthétique de la résistance ».

Étape préparatoire : jeune femme, noire, Alima Togola s’entretiendra avec celles des 39 détenues qui l’accepteront à la maison d’arrêt de Bordeaux-Gradignan. Parallèlement, Michel Beretti dépouillera le fonds 3Y des archives départementales de la Gironde. Ils opèreront ensuite la fusion de leurs démarches : la parole des détenues d’aujourd’hui et les traces en creux des vies des internées de Cadillac, pour inventer une forme textuelle et spectaculaire originale.

Étape de réalisation au château de Cadillac : après la coordination avec l’équipe du château, mise en place d’un spectacle déambulatoire, comprenant des formes brèves interprétées par AT et MB, du passage des spectateurs dans des espaces vides où une vidéo est projetée en boucle sur un mur, ou bien qu’habitent des paroles incarnées par des comédiennes, en un montage de celles, imaginées, des internées de Cadillac et de celles des détenues de Bordeaux-Gradignan.

Être une femme en détention, cela veut souvent dire ne plus se regarder, ne plus exister dans le regard d’autrui. Sur les photographies du studio Henri Manuel commandées par l’administration pénitentiaire en 1930, les corps des jeunes filles sont boursouflés, conséquence du régime de féculents ; une seule, coquette, regarde l’objectif avec un sourire provocant. Sur la vue du repas au réfectoire, on aperçoit une jeune noire, la seule. Qui étaient-elles ? Il y a celles qui sont connues : Marguerite B., suicidée, Céline Galoupeau… Pour les autres, il reste à imaginer.
 
Cadillac - réfectoire
Cadillac - La coquette

Retour : avec l’autorisation de l’administration pénitentiaire, nous souhaitons donner aux détenues de Bordeaux-Gradignan un retour de leur participation au projet, sous forme d’une lecture, d’une projection vidéo ou de moments de théâtre.

A la maison de Germaine Tillion : préparation d’un « parcours sensible » repris plusieurs jours de suite, photographié et enregistré pour pouvoir être exploité par l’association et le CdL. Sur un itinéraire établi en accord avec le CdL, des signes éphémères seront autant de balises. – Phrases, dessins à la craie : à l’air libre, résonnent les paroles des recluses d’hier et d’aujourd’hui. Et comme rire, c’est redonner du sens (Germaine Tillion l’a prouvé avec son opérette de Ravensbrück), vient l’évocation de leurs disparitions « dans la nature ». – Dans un cercle de cendres est jouée la scène de la rencontre entre Germaine Tillion et l’organisateur algérien des attentats contre les civils. Qu’est-ce que « résister » ? – Des feuillets éparpillés : récits de vie, brouillons, carnets épars, les documents perdus de l’ethnologue en 1945, fruit de six années d’études dans les Aurès. Que faire de cette béance causée par la détention ? – Quelques meubles dans un pré : voilà l’histoire de la maison, d’abord des amis, puis des meubles autour des amis, et enfin des murs autour. Seul importe l’humain.

Photographies : Ministère de la Justice - Médiathèque de l'Ecole Nationale de Protection Judiciaire de la Jeunesse (Fonds du Studio Henri Manuel, 1929-1931)
 
 
 
 
 
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