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La Rencontre
matériau pour un dialogue philosophique au théâtre

25 juillet 1967. L’été en Forêt-Noire. Deux hommes et une femme sont attablés devant un petit chalet. Derrière, la pente se perd dans la forêt sombre. Quelques jours plus tôt, il a plu ; les chemins forestiers sont boueux.

Le philosophe Martin Heidegger a invité le poète Paul Celan dans sa « Hütte », un petit chalet en bois au-dessus du village de Todtnauberg. Pendant que les deux hommes entament une conversation un peu guindée, Elfride Heidegger entre et sort du chalet pour les servir, ne se mêlant à la conversation que pour s’enquérir des souhaits de l’invité, échanger à son mari quelques propos pratiques, répondre aux questions polies de leur hôte sur le voisinage et la vie dans la Forêt-Noire, en bonne épouse qu’elle est, mais non sans montrer une certaine réserve vis-à-vis de leur invité.

Cette rencontre est un malentendu. Martin Heidegger, qui considère Paul Celan comme le grand poète de la langue allemande, est cependant persuadé qu’il a fait le voyage de Todtnauberg comme un pèlerin venu rendre hommage au plus grand philosophe allemand du siècle : lui. Celan, dont les parents sont morts en déportation, qui a lui-même été interné dans un camp de travail, est venu demander à Heidegger une parole pour les Juifs exterminés.
Il ne l’entendra pas : Heidegger tourne autour du pot, parle des méfaits de la "Technique" et du pouvoir de la "Quantité", tandis que Celan tente inlassablement de le ramener à la "Question", jusqu’à ce que le philosophe affirme abruptement que la seule question qui importe vraiment est celle de l’Être. Tout le reste est anecdotique, tranche-t-il.
L’insistance de Celan a fini par irriter Elfride que son mari tente de calmer, mais l’antisémitisme de son épouse, qui ignore tout comme Heidegger que le poète est Juif, se déchaîne. Le ton monte entre les Heidegger en l’absence de Celan qui surprend, pétrifié, la fin de la dispute : Elfride reprochant à son mari ses liaisons avec ses étudiantes juives, tandis que Heidegger affirme calmement qu’il a toujours élevé leur fils Herrmann alors qu’il a toujours su qu’il n’est pas de lui.
Devant Elfride renfrognée, le dialogue reprend, le philosophe se défendant de tout antisémitisme et même de faire de la politique. Son adhésion au parti nazi était une erreur mais il ne s’est jamais compromis, trop occupé par l’Être. Le poète a beau jeu de lui rappeler qu’à partir du moment où il confie au peuple allemand le destin de faire advenir l’Être, il lie l’Être à l’Histoire, et à la politique. Heidegger parle de son père tonnelier, de la fabrication des tonneaux, de la nécessité d’avoir des racines pour que l’Être advienne. Mais certains ont confisqué le commencement pour y substituer la quantité, le Chiffre et la Technique qui a colonisé l’étant. Le résultat final de cette confiscation, c’est "la fabrication industrielle de cadavres". A cause de la domination de la Technique, les Juifs ont été privés de leur mort.
Celan, qui écrit en allemand, est citoyen roumain, n’apporte pour toute réponse que sa poésie. Car Celan a soigneusement planifié sa visite : après la Hütte sur la montagne, la visite du marais où il convie Heidegger. Celan n’est pas assez bien chaussé : la promenade est interrompue, mais il a obtenu ce qu’il voulait : un étranger arrive dans une cabane solitaire sur la montagne ; cette montagne se révèle être la montagne des morts, et la montagne un abîme où l’étranger accomplit sa descente aux enfers, jusqu’au royaume des morts sans sépulture où il emmène son guide.
Heidegger n’a rien compris ou rien voulu comprendre. Celan le savait sans doute, sans avoir cessé d’espérer. Il écrit une phrase ambiguë sur le livre d’or de la Hütte et entame la descente de la montagne.

La Rencontre pourrait être une pièce de conversation = Konversationstück, qui explore la zone de contact (de conflit) entre Philosophie et Politique et entre Philosophie et Théâtre. L’idée en est née il y a de nombreuses années, à la suite d’une lecture et d’une rencontre : la lecture de la pièce de théâtre de Michel Deutsch et Philippe Lacoue-Labarthe, Sic veniat verbo, qui m’avait, je dois le dire, choqué par sa volonté d’absoudre Heidegger de toute compromission avec le régime nazi.

Il y a eu aussi une rencontre essentielle avec Emmanuel Levinas chez lui, quelques années avant sa mort.
Un long laps de temps s’est écoulé entre la première idée de La Rencontre et la formulation de ce projet. Entretemps, de nombreuses études ont paru qui montrent que l’ontologie de Heidegger est contaminée par le nazisme et l’antisémitisme. A l’époque, il ne pouvait s’agir que de soupçons démentis par de nombreux défenseurs du philosophe.
J’avais rendu visite à Emmanuel Levinas pour lui demander de me parler de la rencontre entre le jeune Martin Heidegger et Ernst Cassirer en 1929. Cette rencontre s'est faite en territoire "neutre", à Davos, en Suisse. Cassirer est alors considéré comme un maître, recteur de l'Université de Hambourg, professeur reconnu et célèbre, et Juif ; Heidegger est un jeune philosophe plein d'avenir, ambitieux, enseignant à Freiburg où il est l'assistant d'Edmund Husserl avec qui il commence à prendre ses distances. Cassirer est le représentant principal du néo-kantisme dominant en Allemagne ; Heidegger va faire une critique de cette philosophie héritière des Lumières au nom d'une ontologie, d'un destin de l'Être.
La rencontre s’avère être un véritable "putsch" philosophique dont la violence frappe tous les spectateurs présents, parmi lesquels on compte, entre autres, les philosophes français Emmanuel Levinas et Jean Cavaillès. Au soir de la dernière journée, les étudiants donnent une pièce de théâtre qui parodie les grands traits de la discussion. Emmanuel Levinas joue le rôle de Cassirer, et s'est teint les cheveux en blanc à cette occasion... Levinas comme Cavaillès ont été très impressionnés par l'agressivité et le ton déterminé de Heidegger. Dans le rôle de Cassirer, violemment attaqué par le faux Heidegger, Levinas se contente de répéter : "Ich bin ein Pazifist". Tous les assistants au débat de Davos sont conscients, en cette journée de 1929, que Cassirer a été vaincu, et avec lui le néo-kantisme de la philosophie allemande. Mais par quoi, par qui, au-delà de Heidegger ? L'ontologie heideggérienne, au prix d'un acte de violence (dans le discours, certes, mais c'est une violence quand même), triomphe d'une vieille philosophie où la luminosité de la pensée grecque s'alliait à la narration juive et à l’héritage des Lumières, et cela dans cette terre d'élection de la philosophie qu'a été l'Allemagne. La principale conséquence de ce putsch philosophique est la disparition de l'impératif catégorique kantien et même du fondement de toute Éthique.

En 1933, Cassirer prend le chemin de l’exil. Plus tard, Levinas prend ses distances avec la pensée de Heidegger, mais ne l'oublie pas. Au cours de notre discussion, il me dit alors : "C'est beau, mais inacceptable". Cavaillès meurt exécuté par les troupes d'occupation allemandes, après avoir fait à ses juges un exposé de philosophie kantienne justifiant ses actes de résistance...
 
 
 
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