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Fille de Cham

Fille de cham, écrit spécialement par Michel Beretti pour Assitan Tangara et Honorine Diama (Anw Jigi Art), parle d’un sujet tabou : la relation ancienne et complexe que les Africains "noirs" entretiennent avec les Africains du Nord, arabo-touaregs. Bien avant la traite des esclaves que l’Europe organise à l’échelle industrielle, l’esclavage interne à l’Afrique se pratique déjà massivement. Dès le 11e siècle, des centaines de milliers de Noirs sont déportés, asservis, castrés ou tués. Au point que Tidiane N’Diaye parle d’un "génocide voilé".

Cette traite négrière a longtemps été niée ou tue. La traite organisée par l’Occident a masqué l’autre. Peut-être aussi pour protéger l’unité idéalisée de la oumma. Cependant, pour justifier l’esclavage des populations noires d’Afrique, il a fallu mettre en doute leur appartenance à la communauté de l’Islam : de faux hadiths du Prophète ont même été inventés de toutes pièces.

Il fallait aussi les accuser d’être maudits en forgeant une légende. On lit dans la Bible que Noé avait maudit son fils Cham, père de Canaan, et condamné Canaan à devenir les esclaves des esclaves des descendants de ses autres fils (Genèse, 9 : 18-29). Contrairement au Coran qui considère la diversité des couleurs de peau comme la création d’Allah (Al-Fatir, 27-28), certains théologiens musulmans affirment dès l’an 700 que Cham était un homme blanc et beau de visage, et qu’à la suite de la malédiction de Noé, Allah changea sa couleur et celle de ses descendants : ce sont les Noirs (sûdan). Ainsi se trouvait créé un lien entre les fils de Cham et l’esclavage.

Ibn Khaldoun nie cette interprétation ; cela ne l’empêche pas d’écrire que "les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les Noirs, en raison de leur peu d’humain, leur place étant plus proche de l’animal" (Prolégomènes).

Les blessures du passé sont longues à cicatriser tout comme les préjugés sont longs à disparaître. Il y a chez certains Africains du Nord une prise de distance vis-à-vis des Noirs, qu’ils soient du Maghreb ou du Sahel. Aujourd’hui, les Noirs sont l’objet d’un rejet violent. Ce racisme latent a éclaté au grand jour avec l’augmentation du nombre de Subsahariens bloqués dans les pays du Maghreb dans leur migration vers l’Europe. Ils y sont exploités, prostitués, vendus, pourchassés, violés, battus.

Ce racisme est combattu par certains, comme l’écrivain algérien Kamel Daoud ou l’auteur marocain Chouki El Hamel. Mais on entend parler communément en Algérie ou au Maroc des "Africains", comme si Maghrébins et Sahéliens ne faisaient pas partie du même continent. De leur côté, lors de la dernière CAN par exemple, les Maliens considéraient que les Algériens n’étaient pas des "Africains".

Le Théâtre consiste en partie à aider la société à se débarrasser des résidus qui l’encombrent. Fille de Cham est une pièce qui vise à dissiper les préjugés raciaux qui encombrent les têtes.

La pièce parle d’une réalité et s’inspire de témoignages de migrantes au Maghreb. Elle part aussi d’un fait-divers : en octobre 2015, à Oran, Marie-Simone, une migrante camerounaise est victime d’un viol collectif. Elle veut porter plainte, mais sa plainte est rejetée : elle n’a pas de papiers et elle n’est pas musulmane. Grâce au soutien de quelques Algériens, elle finit par obtenir justice. Mais le cas de Marie-Simone est une exception.Fille de Cham est une fiction qui met en scène deux femmes…

La fable
Dans une petite ville à la frontière indécise entre deux pays, vit une veuve pauvre entre les pauvres, persécutée et moquée par les autres habitants. Elle héberge une femme noire, migrante clandestine, encore plus misérable qu’elle, qu’elle exploite et maltraite. Du moins a-t-elle donné un toit à cette "Africaine" qu’elle a trouvée dans la rue, meurtrie et victime d’un viol.
La première est musulmane, la seconde est animiste. Leur vie avec une chèvre, unique possession de la veuve, n’est pas facile : la Maghrébine, tourmentée par tout le monde, tourmente à son tour "l’Africaine" pour se venger des humiliations qu’elle subit ; sa victime supporte ses épreuves sans se plaindre.
Puis la cohabitation entre les deux femmes évolue peu à peu, chacune apprenant à comprendre l’autre, chacune apprenant de l’autre et lui venant en aide, goûts culinaires, relations avec les hommes, jusque dans leur vie la plus secrète.
Alors, la couleur de la peau n’importera plus. L’une redonnera à l’autre le goût de vivre ; l’étrangère donnera à la native la possibilité de retrouver sa fierté et sa place dans la communauté.

Le texte passe avec souplesse du dialogue au récit adressé au public, de la controverse théologique aux échanges avec la chèvre Kahramana.

Jeu : Honorine Diama et Assitan Tangara

Texte : Michel Beretti (en cours d'écriture)
 
 
 
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