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Œuvres    
Huit travaux d’acteurs

Huit travaux d’acteurs
avec : Léonard Bertholet, Romaine Chappuis, Géraldine Egel, Vincent Fontanaz, Pascale Güdel, Piera Honegger, Joël Maillard, Isabelle Renaut
mise en scène : Simone Audemars
scénographie et costumes : Roland Deville
Section professionnelle d’Art dramatique de Lausanne, 3e année
création le 14 novembre 2003 au Théâtre de Vidy, Lausanne


extrait de texte

L’hypothèse

Un canapé défoncé, dossier vers le public. Quelques livres écornés.
Lumière crue, blanche.
La fille qui chevauche Zlotar jouit, très vite, se lève.
Zlotar s’allonge sur le canapé, et rit.
Il rit tellement qu’il tombe du canapé.
Allongé nu sur le sol, il cesse de rire, regarde la fille.

Zlotar – Quoi ?

Temps. La fille sort. La main de Zlotar rencontre un des livres.

C’est l’histoire d’un soldat. Pas un soldat, un milicien. C’est l’histoire d’un milicien. Il a un nom (geste vague de la main), un métier (geste vague, il n’insiste pas), famille (haussement d’épaules) banale, d’ailleurs tout ce qui lui arrive est… (il jette le livre à l’autre bout de la pièce) Putains d’écrivains ! Il va falloir poser un pied par terre puis l’autre avancer un pied faire un pas un autre le président arrive de la capitale le président repart pour la capitale de nuit mouvement de Prijepolje vers Priboj Visegrad fastidieux enfiler son tee-shirt son pantalon le soir se traîner au lit le matin se traîner hors du lit enfiler son tee-shirt son pantalon encore pied par terre puis l’autre joindre les deux pieds faire un pas un autre sans espoir que ça change c’est le temps qui nous perd tombés dans le piège du temps, oui piégés piégés gibiers du temps la journée tend vers l’horizontalité à quoi bon se lever oui Visegrad faire le mort puisque le lendemain il faut se lever le lit faire… (vers la coulisse) Quoi ?

Temps.
On entend l’eau de la douche. Il se couche sur le dos.

A Priboj, le chef dit : « direction Pljevlja », finalement l’ordre vient d’aller à Uzice. Contrordre. On quitte Priboj pour Zepa. Qu’est-ce qu’on en sait, perdus par les villages, des mouvements des troupes, de la fortune de guerre, les chefs doivent savoir – obéissance aux chefs – pourquoi on va à Zepa ? Les chefs n’en savent rien, pas plus que nous, c’est ça, la guerre, c’est ce qu’on ne comprend pas, la fin de la guerre, on sera accueillis en héros, et voilà qu’on va à Zepa !… Mais le camion tombe en panne. Oui, en panne ! Et tout le monde est là autour du chauffeur qui farfouille dans le moteur, à donner son avis – c’est le carburateur, ou l’injection, ou la dynamo – le chauffeur lève les bras au ciel. Alors on s’assied au bord de la rivière, on joue aux dominos pour enjamber la nuit, on regarde le jour se lever, on fume un joint, il n’y a pas un bruit, la brume glisse sur l’eau de la Drina.

Léger temps. Il se relève, s’assied sur le bord du lit.

Non. A Priboj, le chef dit : « Direction Pljevlja ». Contrordre. C’est à Uzice qu’on va, mais arrivés à Loznica, on se trompe de route, parce que des connards ont flingué les panneaux. On attend, couchés dans l’herbe sur la rive de la Drina – il n’y a pas un bruit, on fume un joint – que les chefs aient fini de faire les girouettes avec la carte routière, et on arrive trop tard, héros, tous, vautrés dans l’herbe, coquelicots, dans l’herbe jusqu’aux yeux, au ventre, à la fin de la guerre.

Temps.
Il passe un caleçon, puis un pantalon genre treillis, un tee-shirt décoloré. En coulisse, on entend le choc du savon qui tombe dans la douche.

Le camion n’est pas tombé en panne. Il n’y a pas eu de contrordre. On ne s’est pas trompés de route. On n’est pas arrivés en retard.
« – Si tu ne te fais pas loup, tu seras dévoré par les loups »
radotait mon père. Papa, je n’ai pas été dévoré. Priboj, Uzice, Mali Zvornik, Zvornik… Oui. Chez nous, la frontière entre eux et nous n’était pas visible du premier coup. Je me demande encore aujourd’hui à quel moment j’ai commencé à l’apercevoir. La frontière entre eux et nous divisait les maisons, les salles à manger des familles, elle coupait les lits des couples en deux. « Chez Mirko », on buvait des coups dans son pays en chantant « Hora din petrosnitza », on pissait à l’étranger – à l’étranger la cave et les chiottes – on rentrait au pays reboire des coups, pas moyen de savoir qui était qui, c’était pas marqué sur sa figure à l’étranger quand « Chez Mirko » il sortait des chiottes, beuglait « Hora din petrosnitza » accroché comme tout le monde au comptoir ; et quand on sursautait en voyant surgir l’étranger dans le miroir de l’armoire de la chambre, c’était son propre reflet, alors qu’est-ce que ça pouvait vouloir dire de dire comme mon père : l’étranger, c’est l’ennemi ? J’ai demandé à Mirko :
« – Où est-ce qu’elle passe vraiment, la frontière ? »
« – Tu vois ce tableau, au-dessus du bar ? »
Au-dessus du bar, il y avait une peinture noircie qui représentait des joueurs de cartes.
« – Eh bien la frontière passe juste au milieu du chapeau du troisième joueur à partir de la droite. »
Et il a ajouté :
« – D’ailleurs, les frontières on s’en fout. »
Et il m’a donné un chocolat glacé.

Dans la douche, l’eau a cessé de couler.
Zlotar feuillette un livre, tombe sur une phrase :

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