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Œuvres    
Bouéré !
une vraie-fausse conférence

Loup "Bouéré" de Requesens, un donateur oublié

Commande du Musée des Beaux-Arts de Limoges

En décembre 2015, le Musée des Beaux-Arts de Limoges constitue dans une salle un « vrai-faux cabinet » de curiosités, dont les vitrines et les tableaux accrochés aux cimaises, rassemblant différents dons et legs, étaient attribués à un unique donateur imaginaire : Loup "Bouéré" de Requesens, sur lequel Michel Beretti donne une "vraie-fausse" conférence.
Cette lecture-performance, créée au Musée des Beaux-Arts de Limoges en décembre 2015, peut être recréée dans tout autre musée qui en fera la demande : les conservateurs créeront un cabinet de curiosités provisoire au gré de leur imagination et des trésors cachés de leurs réserves pour que l'auteur invente un nouveau collectionneur...
 
vitrine du cabinet de curiosités
vitrine du faux cabinet de curiosités d'un collectionneur imaginaire
le faux cainet de curiosités de Loup Bouéré de Requesens
cabinet de curiosités imaginaire de Loup Bouéré de Requesens
le cabinet de curiosités imaginaire d'un collectionneur fictif
Le cabinet de curiosités de Loup "Bouéré" de Requesens rassemblé par les conservateurs du Musée des Beaux-Arts de Limoges
La "vraie-fausse" conférence :

Qui se souvient encore de Loup "Bouéré" de Requesens ? Quelques rares érudits, tout au plus, capables de rattacher son nom à celui d’une illustre famille catalane qui s’enorgueillissait d’avoir donné un gouverneur aux Pays-Bas espagnols, un compagnon d’armes à Don Juan d’Autriche à la bataille de Lépante et une épouse d’une beauté incomparable au vice-roi de Naples.
 
Après une enfance sans incident notable, le jeune Loup de Requesens - qui n’était pas encore Loup "Bouéré" de Requesens - fut envoyé à Paris pour y faire des études de Droit en 1880. Il ne s’assit pas une seule fois sur les bancs de la faculté ; il préféra taquiner la Muse, surtout les petites muses de Montmartre qui croquaient gaiement les mensualités envoyées par son père. Son œuvre poétique, si elle existe, n’a jamais été retrouvée. Alfred Jarry et Erik Satie tenaient Loup de Requesens en haute estime ; ils considéraient que la plus belle œuvre de leur jeune ami était justement son absence d’œuvre et que sa vie était totalement, absolument artistique.
 
La fortune dont il avait hérité à la mort de son père ayant été écornée par deux ou trois petits rats de l’Opéra, il se retira en 1891 dans une modeste propriété près d’Ambazac, où il vécut en ermite dans la seule compagnie de ses jeunes bonnes, au rythme tranquille des parties de cartes hebdomadaires avec le notaire de la Souterraine, le médecin de Saint-Sulpice-Laurière et l’abbé Morellet, coadjuteur de l’évêque de Limoges. Et, bien sûr, de ses recherches inlassables des objets qui constituent la collection unique dont s’enorgueillit aujourd’hui le Musée des Beaux-Arts de Limoges, et dont vous ne voyez dans ces vitrines qu’une infime partie. Cette quête dura plus de deux décennies.
 
Le 1er août 1914, Loup de Requesens se noya accidentellement. Impuissants, ses amis, le notaire de La Souterraine et le médecin de Saint-Sulpice-Laurière le virent disparaître dans les eaux de la Vienne. Le jour de la mobilisation générale, en effet, les trois hommes étaient allés s’enrôler à Limoges. Pour apaiser leur fièvre patriotique, ils se livrèrent dans la soirée à d’abondantes libations qui furent fatales à Loup de Requesens, tombé du Vieux-Pont Saint-Etienne. Avec lui s’éteignit le dernier rameau de la branche cadette des Requesens.
 
C’est seulement le 4 décembre 1922, que le notaire de la Souterraine et le médecin de Saint-Sulpice-Laurière, exécuteur testamentaire du défunt, purent enfin se rendre à la propriété de Loup de Requesens. Ils avaient invité à les accompagner Prosper Didier, le premier conservateur de ce Musée qui venait d’ouvrir et qui s’appelait encore le « Musée municipal de l’ancien évêché ».
 
Car le testament de Loup de Requesens stipulait expressément que la collection entière devait être transportée au Musée dans son intégralité. Le 4 décembre 1922, le notaire ouvrit la porte avec cette clé (présentation de la clé munie d’une étiquette), dont le donateur avait prévu dans une clause particulière qu’elle devait immédiatement après entrer dans la collection. Le notaire et le médecin savaient que leur ami collectionnait les objets curieux ou hors du commun, mais une surprise les attendait à l’intérieur, et elle était de taille…
 
C’est à peine s’ils purent entrer dans la maison, remplie de la cave au grenier, sur deux étages : meubles, bibelots, masques africains, vélocipèdes, antiquités égyptiennes, ustensiles de cuisine, armes exotiques, outils agricoles, jouets d’enfants, objets à l’usage non identifié… Les quelques objets que vous voyez dans ces vitrines ne représentent qu’une infime partie de ce que les trois hommes découvrirent dans la maison.
Inutile de vous dire qu’ils étaient muets de stupéfaction : au fur et à mesure qu’ils pénétraient plus avant dans le labyrinthe encombré de la maison, ils réalisaient qu’il n’y avait pas UNE collection mais DES collections. La collection de Loup de Requesens était en fait UNE COLLECTION DE COLLECTIONS : collection de clés, collection de boîtes d’allumettes, collection de moules à hosties, collection de dés à coudre, collection d’ours en peluche, collection de boutons, collection d’images pieuses, collection d’images pornographiques (Loup de Requesens n’hésitait d’ailleurs pas à payer de sa personne – vous voyez ici son appareil photographique – les plaques les plus… révélatrices sont tenues sous clé au sous-sol du Musée, de peur qu’un visiteur reconnaisse une arrière-grand-mère), collection de plaques de muselet de champagne (grand amateur de champagne pendant ses années parisiennes, Loup de Requesens était également placomusophile), il semblait qu’aucune trace de l’activité humaine n’avait échappé à sa passion, chacune de ces collections étant classée par année et dûment étiquetée : « bouchons de carafe 1892 », « bouchons de carafe 1893 », « 94 », « 95 », « bagues de cigare 1903 », « 1904 », etc…
 
Dans les cabinets, le conservateur Prosper Didier découvrit des centaines de carnets rangés sur des étagères selon un double classement : par années et par listes alphabétiques. C’était un catalogue. Non content d’accumuler, le collectionneur avait rédigé pour chaque objet des notices détaillées, truffées d’anecdotes et de références savantes.
 
On peut avoir quelques doutes à propos de cette bague de saint Martial, numéro 4, achetée 5 sous à un colporteur ambulant par le tout jeune Loup de Requesens qui, étant fort myope, n’avait pas vu qu’on y avait gravé le nom « Emanuel ».
Il ne faut peut-être pas non plus se fier à l’attribution de cette longue-vue de marine à La Pérouse, dont seule la copie d’une lettre du chirurgien de bord de Bougainville atteste l’authenticité.
Passons sur cette boîte à musique en forme de chaussure qui joue tout le répertoire populaire italien, et qui aurait été offerte par un cordonnier napolitain au célèbre ténor Caruso après son interprétation géniale d’Aïda à l’Opéra de La Havane.
Nous n’avons que la parole de Loup de Requesens quand nous lisons qu’Alfred de Musset puis Frédéric Chopin glissaient leurs pieds dans ces sabots quand ils séjournaient à Nohan chez George Sand.
Ou quand il nous dit que cette petite balance chinoise à peser l’opium appartint à Thomas de Quincey, l’auteur des Confessions d’un mangeur d’opium, qui l’offrit ensuite à Charles Baudelaire, son traducteur.
 
Loup de Requesens avait le sens de l’humour.
Il prétendait que ce boulet de canon était celui qui avait servi de moyen de transport au baron de Münchhausen qui serait entré ainsi à cheval sans le vouloir dans la forteresse d’Ortchakoff tenue par les Turcs.
Et que ces défenses avaient été sciées sur un éléphant abattu par Tartarin de Tarascon.
 
Prosper Didier, le premier conservateur du Musée, qui avait consacré quarante ans de sa vie à la minéralogie, s’arrachait les cheveux pour vérifier si Alfred Jarry était bien l’inventeur de cette pince à fumer les bouts de cigare, comme le prétendait la notice.
Par contre, quel ne fut pas son étonnement quand il découvrit, preuves à l’appui, que ce portrait de Dona Isabel de Requesens, la belle vice-reine de Naples, l’ancêtre de Loup de Requesens, avait bel et bien été peinte par Raphaël en personne, alors que le tableau du Musée du Louvre n’est qu’une copie de son élève Giulio Romano !
 
Bref, Loup de Requesens s’était plu à mêler inextricablement la vérité et la fiction ; et il aurait fallu plus qu’un débouéradour… Vous savez ce qu’est un débouéradour ?… Vous en voyez un dans cette vitrine… C’est un instrument qui sert à enlever la peau des châtaignes plongées dans l’eau bouillante… Par extension, le verbe « débouérer » signifie : démêler ce qui est « bouéré »…
 
« Bouéré », justement… Loup de Requesens avait rassemblé une riche collection de trousse-jupes comme celui-ci… On disait aussi « saute-ruisseau », ou « Suivez-moi, jeune homme ! », si vous voyez ce que je veux dire… Cette collection de trousse-jupes n’était pas destinée à orner une vitrine… Ses bonnes ne les portaient pas seulement pour relever leurs jupes quand elles s’agenouillaient au lavoir, le postérieur levé… D’après les souvenirs recueillis par Prosper Didier auprès des vieux habitants d’Ambazac, Loup de Requesens avait choisi ses bonnes pour leurs courbes… C’est à elles que l’on doit l’explication de ce surnom de "Bouéré". Elles ne parlaient que le patois :
 
« - C’était tellement bouéré dans sa maison qu’on pouvait même plus nettoyer ! »
s’exclamaient-elles.
 
Si vous ouvrez un Dictionnaire limousin-français, vous trouvez à « bouera » = mélanger, mêler plusieurs choses ensemble, entasser en désordre. Ainsi Loup de Requesens devint-il pour ses bonnes Loup "Bouéré" de Requesens. Le surnom lui resta.
 
Mais l’accumulation d’objets dans la maison n’était rien encore. On découvrit bientôt que, faute de place, Loup de Requesens avait acheté ou loué un peu partout dans la campagne des remises et des granges désaffectées pour y abriter des collections d’horloges comtoises, de cannes, de gaufriers ou de marionnettes indonésiennes. Faisait-il aussi collection de granges?
 
La collection de Loup de Requesens semblait inépuisable. Un véritable cauchemar pour Prosper Didier, minéralogiste distingué, que sa science exacte n’avait pas préparé à ce dilemme. Si les momies de crocodiles et d’ibis égyptiennes, les entailles antiques, les fétiches africains représentaient un intérêt évident pour son Musée, il n’en allait pas de même pour les 6587 images pieuses pour premiers communiants. Et encore celles-ci ne prenaient guère de place, comparées aux 228 pots de chambre, dont certains avec un œil peint au fond, ou aux 32 armoires en chêne massif et aux nombreuses huches à pain qui s’empilaient dans une grange de la Jonchère.
 
Alors, mettre au rebut ou vendre à des brocanteurs les marmites de toutes tailles, les couronnes de rosières sous globe, les sabots, les blaireaux empaillés ? Il n’y fallait pas songer ! Le donateur avait précisé que sa collection devait entrer au Musée dans son entièreté ou pas du tout. Le notaire de la Souterraine et le médecin de Saint-Sulpice Laurière étaient intraitables sur ce point.
 
Donc, si cette ravissante statuette de Daphné entrait au Musée, il fallait que les 228 pots de chambre y entrent aussi !
Vous avouerez que ce sceptre chinois Ruyi est en tous points remarquable, mais ce poisson épineux séché et gonflé d’air que l’on vend toujours aux touristes des Îles l’est beaucoup moins.
Ne parlons pas de cette statue de Vercingétorix en plâtre !
Un trousseau complet avec douze paires de draps, des mouchoirs et des serviettes brodés au chiffre des mariés, des chemises et des culottes fendues pour le devoir conjugal, c’est un intéressant témoignage de la vie dans les campagnes au 19e siècle, mais 27 trousseaux ! Pourtant, il fallait respecter la lettre du testament, et garder les 228 pots de chambre, les 27 trousseaux et le Tétrodon (c’est le nom de ce poisson) si l’on voulait faire entrer dans les collections du Musée les rares figurines asiatiques, les précieux diadèmes égyptiens et les éventails finement peints à la main du 18e siècle, comme celui-ci, dont joua la marquise de Pompadour…
 
Jusqu’à sa mort en 1949, le conservateur vécut un cas de conscience. Un cas de conscience qui torture chaque conservateur : si un musée est un dépôt de mémoire, comment peut-il conserver sans jeter ? Car la mémoire ne peut exister s’il n’existe aucune règle qui permette l’oubli. Conserver, c’est jeter ; c’est oublier. Le Musée de Limoges menaçait d’être englouti sous un monstrueux entassement d’objets.
Car non content de faire entrer dans les réserves les objets accumulés de son vivant, Loup "Bouéré" de Requesens avait prévu un codicille supplémentaire : un fonds prévu exprès par le testateur enjoignait au Musée de continuer à acquérir chaque année quelques œuvres d’art, mais aussi des objets témoins du quotidien : lampes en forme de gondoles vénitiennes, tours Eiffel en plastique, napperons brodés, petits bouddhas dorés…
 
Il ne fait aucun doute que Loup "Bouéré" de Requesens était fou à lier. Son désir secret était finalement que sa collection contienne le monde.
 
Dans sa folie ou son génie, il avait encore prévu une chose. Il avait demandé qu’à chaque fois qu’un objet serait présenté au public, sa collection devrait s’accroître de tout ce qui accompagnerait l’exposition, y compris les contributions volontaires ou involontaires de ses visiteurs : journal, chapeau ou parapluie oublié au vestiaire…
 
Je vous invite donc à déposer ici un objet de votre choix : pièce de monnaie, carte de visite, ticket de caisse ou de bus, emballage de chewing-gum, porte-clés, lettre d’amour, écharpe ou chapeau que vous avez sur vous à cet instant. Ainsi, selon le vœu du donateur, sa collection continuera de se développer à l’infini.

"Bouéré !" appartient aux projets conçus pour les Musées : Loin de Gaza, Les quatre petites sirènes de l'évêque Dodon, OushebtiL'Eléphant dans le Musée de la Porcelaine, les Portraits imaginés etc.
 
 
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