www.michelberetti.net
Œuvres    
Popyno Massamba rentre chez lui

avec : Popyno Massamba (dans le rôle de Popyno Massamba)
mise en scène : Gérard Tolohin

Popyno Massamba rentre chez lui a été créé le 1er avril 2017 au Centre culturel Atropocodji, dirigé par Dominique Zinkpé (Abomey-Calavi, Bénin), devant un public nombreux. Il faut dire que Popyno Massamba, qui joue ici son propre rôle, mis en scène par Gérard Tolohin, n'est pas n'importe qui : comédien, chanteur, marionnettiste, conteur connu des enfants de plusieurs pays africains sous le surnom de Tonton Mass... Le spectacle, dont le texte a été écrit pour lui, va être repris le 12 août au "Fil bleu" à Lomé, puis, toujours à Lomé, au Centre Mytro Nunya et au Goethe Institut (dates encore à préciser), puis à l'automne à la Villa Karo de Grand-Popo (Bénin), avant Cotonou et Parakou.
 
Popyno Massamba rentre chez lui - création 1er avril 2017
 
Parce qu’il ne se souvient plus bien si, un soir qu’il jouait La Parenthèse de sang de Sony Labou Tansi, un petit oiseau s’est perché un instant sur son doigt tendu, un vieux comédien africain entreprend un long et dangereux voyage pour rentrer chez lui. Là-bas, sans doute trouvera-t-il des témoins de cette soirée qui lui diront s’il a imaginé cette scène ou si elle s’est réellement passée. Alors il pourra se laisser glisser vers le repos.

Au cours de son périple dans son pays bouleversé par les guerres civiles successives, il chemine en compagnie des morts qui marchent éternellement, il rencontre le fantôme de la jeune femme qu'il aima jadis et ne retrouve plus le chemin de sa maison.
Un enfant-soldat trop tôt vieilli lui ordonne sous la menace d’une arme de lui raconter des histoires, puis lui demande de prendre son arme et de le tuer quand il sera endormi. L’enfant-soldat s’endort ; Popyno Massamba prend son arme…
 
Popyno Massamba rentre chez lui - le public à la création - avril 2017
 
Popyno Massamba - Bonsoir.

Il y a quelque temps encore, j’aurais lancé « Bonsoir les enfants ! », les enfants m’auraient crié « Bonsoir Tonton Mass ! » et j’aurais vidé pour eux mon sac de contes. Parfois un sac de contes remplace le sac de riz qu’on n’a pas.

J’aurais préféré vous accueillir sous l’arbre à palabres. Tous assis sur nos petits tabourets à la nuit tombante, quand la nuit déploie les ailes du rêve et endort les douleurs.

Ou dans un quartier général aux tables bancales. Nous aurions bu un terrible sodabi qui accorde l’oubli et rend fou à la longue.

Voulez-vous vous rapprocher un peu de moi ? Ma voix ne porte plus comme avant. Elle s’est brisée à force de ressasser la Légende Baoulé, les contes de l’Araignée ou la longue et lamentable fin du roi Behanzin.

Toutes ces histoires, je les connais : celles des Peuls et des eYe, des Fang et des Nzima, des Bantous et des Yorubas. Je les ai racontées en fon, en mina, en wolof, en lingala, en kru, en kwa… J’ai sauté plus de frontières que vous n’aurez sauté d’hommes et de femmes mariés pendant toute votre existence.

Il rit silencieusement en regardant le public par en-dessous.

Moi, Popyno Massamba, le vieux griot à la voix cassée, à la langue pendante, dans la forêt dense des tôles ondulées, vint un jour où je ne sus plus qu’errer, pleurer sans raison dans les rues boueuses des villes anonymes.

Il déplie des feuillets de papier qu’il tire de sa poche. Il les lisse soigneusement, cligne de l’œil.

Quand je mourrai, aucune bibliothèque ne brûlera.

Je me méfie de ma mauvaise mémoire. Ma mémoire de vieillard s’effiloche, l’ingrate, morcelée, incomplète, noyée d’ombre.

Ma mémoire est celle de l’Afrique.

Il montre au public ses papiers.

Ce qu’il me reste de souvenirs, j’ai préféré les coucher là.

Il consulte ses papiers qu’il a posés sur le lutrin, relève la tête.

Une scène, une seule, émerge encore du naufrage de l’oubli… Le nom de Sony Labou Tansi vous dit quelque chose ?… (Il attend.) So–ny–La–bou–Tan–si ?… Non ?… (Il attend.) Non. Bon… Le père du théâtre africain… Avec Sony Labou Tansi et d’autres, je jouais sa pièce, La Parenthèse de sang. Je jouais le rôle du Dictateur. On jouait chez moi, là-bas.

Il indique une direction imprécise.

On jouait La Parenthèse de Sang, et déjà je tendais le doigt (Il tend brusquement le doigt.) vers une de mes victimes, moi, le Dictateur, pour lui annoncer son terrible supplice, quand un oiseau se posa sur mon doigt. Un tout petit oiseau. Ma future victime me regardait sans bouger, la bouche ouverte et les yeux ronds. Sony Labou Tansi et les autres s’étaient arrêtés de jouer. Le public s’était arrêté de respirer. Un instant, le temps demeura suspendu. Tout le monde regardait le petit oiseau posé sur mon doigt. Et puis le petit oiseau s’envola, la représentation reprit, et le Dictateur fit mettre à mort sa victime.

Il baisse son doigt tendu.

J’étais jeune. J’étais naïf et sans expérience. Je n’ai pas su profiter de cet instant.

Aujourd’hui, n’est-ce pas, si cet instant miraculeux se reproduisait, je saisirais le petit oiseau posé sur mon doigt, et je l’étoufferais. Car c’est ce qu’aurait fait le Dictateur de Sony Labou Tansi, non ?

Il réfléchit quelques instants, tripote ses papiers.

J’ignore pourquoi cette scène du petit oiseau perché sur mon doigt m’a obsédé si longtemps.

Il regarde ses papiers.

Peut-être parce que, devenu vieux, je ne savais plus si je l’avais rêvée, ou si elle s’était réellement passée. Il n’y avait plus personne à qui je pouvais demander : Sony Labou Tansi était mort, les autres aussi.

J’y ai pensé des années durant. A mon âge, tout se mélange un peu, le théâtre et la vie. J’ai voulu revenir là où nous avions joué autrefois la pièce avec le père du théâtre africain.

La Parenthèse de sang, oui…

Je me suis dit :

« – Popyno, chez toi, là-bas, tu trouveras sans doute quelques-uns de ceux qui ont vu la représentation ce soir-là, et ils te diront si, oui ou non, un petit oiseau s’est perché sur ton doigt. Alors tu sauras, et tu pourras faire entrer cette scène, qu’elle soit vraie ou fausse, dans le grand oubli de ta vieillesse. »

Et puis je me souvenais d’une grande fille à la taille souple et aux seins qui pointaient avec orgueil. A quoi ressemblait-elle maintenant, Sidonie ?

Il a un petit rire.

Parce que de mon côté, si la forêt est ruinée, le baobab est toujours debout.
...
Popyno Massamba en répétition
 
 
 
À lire également
Entrent Mary Shelley et Casanova... (2017)
Glaciation Genève 1984
Philippe Macasdar, directeur du Théâtre Saint-Gervais (Genève) m'écrit (25 septembre 2017) : "Rencontres (dialogues ?) imaginaires. Une collection pour raconter une Genève faite d'écrivains y étant passés et pour certains installés, plus ou moins acceptés, plus ou moins inspirés, plus ou moins heureux; certains repartis ailleurs, pour y revenir ou plus jamais; d'autres enfin n'ayant pu y entrer, stopper net à la frontière... Genève est la patrie des écrivains. Paradoxale, rétive et poreuse, généreuse et ombrageuse. Genève qui se nourrit et qui nourrit. Terre d'accueil propice à la réflexion, à l'inspiration, à la création..."
 
Hunting the Blue Whale (2017)
Hunting the Blue Whale, projet de spectacle théâtral pour un ensemble de jeunes participants – groupe théâtral d’un ou de plusieurs établissements scolaires, atelier de jeunes amateurs – incluant une part d’écriture collective encadrée par l’auteur-dramaturge ainsi que par les enseignants dans le cadre d’un établissement scolaire, le recours aux moyens technologiques d’aujourd’hui, "la scène augmentée", ainsi que ceux, habituels, du théâtre...
 
 
L'Eté en automne (nouvelle édition 2017) (2017)
Du 23 au 28 novembre 2017, Michel Beretti participera à "L’Eté en automne" organisé à présent tous les ans dans le Grand Est par Didier Lelong et son Facteur Théâtre.