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Œuvres    
Le chef d'oeuvre disparu

Le chef d'oeuvre disparu appartient à une série de lectures-performances conçues pour les musées.
 
le chef d'oeuvre diapru - le tableau brûlé

Un châssis noirci par les flammes, c'est tout ce qui reste d'un chef d'oeuvre absolu salué par le peintre Renoir, le scandaleux tableau qui représentait les amours incestueuses du romancier japonais Shimazaki Tôson avec sa jeune nièce Komako, incendié par une inconnue le lendemain même de sa première présentation au public.
 

 
C’est un étrange récit que je vais vous faire. Il parle de littérature et d’amour, ou peut-être plutôt de sexe, de peinture aussi. D’un tableau unique, un chef-d’œuvre absolu entré autrefois dans ce musée. Et des liens de l’Extrême-Orient avec le Centre de la France. Car mon récit se déroule à Limoges, et son décor n’est pas la chose la moins singulière : le murmure de la Vienne en contrebas, les petites maisons du chemin de Babylone, les sonneries des cloches résonnant dans le calme du soir. Plus au Nord, au même moment, la France est à feu et à sang, car cette histoire débute à l’Eté 14. A Limoges, on se croit encore loin du front. On n’imagine pas encore la saignée que fera dans chaque famille cet abattoir en folie. Bousculant les Français, les Allemands s’avancent vers Paris. Les réfugiés encombrent les routes ; les Parisiens, gagnés par la panique, fuient vers le Sud. Il faut trente heures pour descendre de Paris à Limoges ; parfois le train s’arrête dans une gare pour laisser passer un convoi bondé de soldats blessés.

Quand le train s’immobilise enfin en gare de Limoges, des centaines de réfugiés en descendent. Leur flot se heurte à celui des soldats qui montent au front, accompagnés de leurs épouses et de leurs mères en larmes. Soudain, la marée humaine s’écarte pour regarder avec curiosité cinq hommes descendus du train de Paris : des Japonais. Leur logeuse parisienne, qui a de la famille à Limoges, leur a conseillé de fuir là-bas l’avance allemande.

Il y a là Shimazaki Tôson, un romancier célèbre, âgé d’une cinquantaine d’années, et des peintres, dont Masamuné Tokasuburô, grand admirateur des impressionnistes français. Les deux hommes partagent le même logement, dans une modeste maison du chemin de Babylone, au numéro 107. Ils étaient venus découvrir Paris, ses artistes, ses musées, ses cafés, la vie nocturne de Montmartre, de Montparnasse, et voilà qu’ils se retrouvent bloqués dans cette ville de province qu’ils ne sauraient pas situer sur une carte.Le Japon a déclaré la guerre à l’Allemagne ; les Limougeauds accueillent avec sympathie ces réfugiés qui sont aussi des alliés :
« — Bonjour, Monsieur le Japonais ! »
entend-on dans les rues. Pendant que Masamuné croque les pêcheurs à la ligne sur la Vienne, ou le transfert des vitraux de la cathédrale par crainte des bombardements, Shimazaki flâne, apprend aux garnements à faire des ricochets dans l’eau de la Vienne, offre aux petites filles un paquet de gâteaux, se voit remercié par une chanson en patois, saute avec elles à la corde : un grand enfant de cinquante ans.

Shimazaki sait regarder : il voit les vieux qui labourent péniblement les champs en pensant à leurs fils au front, la jeune femme toute de noir vêtue, abîmée dans sa prière ; il sait que les rires des lavandières sur la Vienne masquent l’angoisse de ne pas voir rentrer un époux, un fiancé.

L’exil, l’isolement le minent. Il rumine des idées de suicide : son père, devenu fou, s’est suicidé ; sa sœur est devenue folle ; le même sort l’attend-il, lui, Tôson ? Son secret est trop lourd à porter. Les jours sont longs, les nuits interminables. Un soir, alors qu’ils se réchauffent tous deux devant l’âtre, Shimazaki referme brusquement son livre et s’adresse à Masamuné qui crayonne distraitement sur son carnet des cueilleurs de pommes qu’il a vus dans un clos.
«  — Masamuné, pourquoi pensez-vous que j’ai quitté notre pays ? »
Le peintre lève la tête et le regarde, le crayon levé.
« — Croyez-vous que je suis seulement venu pour découvrir la France ? Ses poètes symbolistes et son camembert, ses peintres impressionnistes et son beaujolais ? »
Surpris par la violence du ton, le peintre ne répond pas. Il tourne lentement une page de son carnet de croquis.
Il y a un silence.
«  — Nous étions seuls ce soir-là. Elle portait un kimono noir orné de fleurs de chrysanthèmes rouges. »
Sans y penser, le peintre note sur la page de son carnet de croquis : « kimono noir, chrysanthèmes rouges ».
« — La pleine lune brillait à travers les branches des cerisiers en fleurs. Nous avons improvisé un poème sur son reflet dans le lac, qui créait un autre monde illusoire et menteur. Le lac où s’était noyé mon père. »
Shimazaki parle. Masamuné écoute sans regarder le romancier. Il crayonne distraitement tout en l’écoutant. Il note : « fleurs rose pâle », « nuit blanche et bleue », « œil noir du lac ».
« — Elle fit la cérémonie du thé. Puis nous nous mîmes à lire. De temps en temps, nous nous montrions un passage, et nous devions nous rapprocher l’un de l’autre. Son kimono s’était entrouvert sur un sein nacré. Je voyais le bouton de rose du mamelon qu’elle ne songeait pas à cacher. A un moment, je vis qu’elle me regardait de côté sous ses cils baissés. Ses lèvres humides s’entrouvraient comme une supplication muette. Nos mains se perdirent… »
Masamuné tousse.
« — Je vois que vous vous êtes trouvé une femme qui remplacera votre défunte épouse et élèvera vos enfants, dit-il poliment.
— Je vous parle de Komako, la seconde fille de mon frère Hirosuké. Ma nièce. Cette scène s’est passée il y a deux ans. Ma nièce avait dix-sept ans. »
On n’entend plus dans la pièce que les craquements du feu que les deux hommes ont laissé s’éteindre.

Vous vous demandez comment je sais ce qui s’est passé cette nuit-là, 107 chemin de Babylone ?… Vous allez voir…

Comme s’ils étaient gênés, l’un d’avoir fait cette confession, l’autre de l’avoir entendue, Shimazaki et Masamuné s’évitent les jours suivants et ne se parlent guère aux repas, où Madame Mathelin, leur logeuse, parle d’ailleurs pour trois. Le jour, le romancier continue ses promenades solitaires ; le peintre ne sort plus de sa chambre.

Quand les deux hommes quittent Limoges, ils laissent quelques effets chez Madame Mathelin. Dans la chambre de Shimazaki, elle trouve une dizaine de livres japonais écornés à force d’être lus, qui lui servent à allumer le feu ; dans celle de Masamuné, un tableau tourné contre le mur. Quand elle le retourne, elle est horrifiée.
Elle pense d’abord le jeter au feu, avec les pincettes pour éviter de toucher cette abomination. Puis, prise de scrupules, elle se confie à son confesseur, l’abbé Morellet. On pourrait penser logiquement que le tableau allait être voué au feu de l’Enfer…
Il n’en a rien été. Vous savez que la famille du peintre Renoir est originaire de Limoges… Il se trouve que l’abbé Morellet connaît bien la famille Renoir avec laquelle il a gardé de cordiales relations épistolaires depuis qu’elle a quitté Limoges. Or il se trouve qu’Auguste Renoir a lui aussi quitté Paris menacé pour regagner sa maison dans le Midi. Le grand peintre ne peut passer par Limoges sans saluer le vieux prêtre qui, tout naturellement, sollicite son avis.

Les deux hommes se rendent chemin de Babylone. Renoir voit immédiatement qu’il se trouve en présence d’un chef-d’œuvre.

Le tableau est déballé dans le bureau de Prosper Didier, le premier conservateur du Musée. Prosper Didier est un éminent minéralogiste qui ne connaît rien à la Peinture. Il manque s’étouffer quand on lui montre le tableau. Cependant, l’éloquence de Renoir et la caution morale de l’abbé Morellet finissent par entraîner son adhésion.
Le digne savant sait bien qu’il ne peut exhiber ce tableau scandaleux devant les yeux des Limougeauds et que le temps n’est pas encore venu de l’exposer en public. Sagement, il se dit qu’un jour, les mœurs évolueront et que son Musée pourra alors l’exposer comme un des joyaux de sa collection de peintures. Il ne se trompe pas.

Dès le lendemain de sa visite au chemin de Babylone, Renoir écrit à Paul Durand-Ruel, le grand marchand d’art parisien :

« J’ai beaucoup regretté, mon cher Durand-Ruel, que vous ne fussiez pas avec moi hier au soir. On m’a montré en grand secret le tableau d’un Japonais. Je n’ai jamais vu une telle puissance vénéneuse. A côté, mes nus sont d’aimables bluettes. Imaginez une synthèse en fusion de l’expressionnisme le plus outré avec l’estampe japonaise la plus classique. Une toute jeune fille, assise sur un tatami, tient un livre dans sa main, son kimono dévoilant sa poitrine à peine pubère, une jambe posée sur un tabouret, l’autre à demi pliée, leur écartement laissant entrevoir des profondeurs secrètes. Du coin de l’œil, elle regarde un homme mûr qui a laissé choir son propre livre. Il la fixe, fasciné, comme la souris par le serpent. L’expression de la fillette est d’une sournoiserie inconcevable sous ses cils baissés. Entre eux, une théière renversée dont le bec a laissé échapper un peu de thé. Et tout cela, superbement peint ! »
etc.

C’est ainsi que le tableau de Masamuné Tokosoburô entra dans les réserves du Musée, et n’en ressortit plus.

Mon histoire pourrait s’achever ici. Mais elle continue encore un peu.

En août 1913, Komako donne naissance à une petite fille qu’elle prénomme Ysumi. Courageusement, faisant front contre la famille, Komako veut élever seule Ysumi. Mais était-ce seulement imaginable dans le Japon de cette époque ? Est-ce d’ailleurs toujours pensable ? Aussitôt né, on lui retire l’enfant de la honte, l’enfant de l’inceste. Et elle, dont on dit qu’elle a été l’instrument du péché, on l’exile à Taïwan.

On fait comprendre à Shimazaki qu’il doit lui aussi s’éloigner, jusqu’à que les cercles du scandale s’effacent, comme les ronds des ricochets qu’il s’amuse à apprendre aux garnements sur l’eau de la Vienne. C’est ainsi que Shimazaki vient découvrir la France, Paul Valéry et le beaujolais.

Quand il revient au Japon, à la fin de la guerre, il publie Shinsei, Renouveau, un roman autobiographique qui tire un trait définitif sur sa liaison avec sa jeune nièce.

C’est par recoupements que j’ai pu reconstruire la confession que Shimazaki Tôson fait à Masamuné Tokosoburô cette nuit de décembre 1915, il y a tout juste un siècle ce soir, en recollant des bouts de ce récit, Shinsei, avec la lettre de Renoir à Durand-Ruel, les souvenirs de l’abbé Morellet…
Dans Shinsei, Shimazaki affirme que son frère Hirosuké était au courant de sa liaison incestueuse avec sa fille Komako, qu’Hirosuké tenait le secret caché, que c’est sa nièce Komako qui lui avait fait des avances et qu’il n’avait pu y résister, car leur père avait eu lui-même une liaison semblable avant de se suicider, que sa sœur était devenue folle en apprenant qu’elle était la fille de son père et de sa cousine, et que rien n’était finalement de sa faute puisqu’il ne pouvait échapper à la malédiction familiale…

Komako, exilée à Taïwan, ne sait rien de ce roman sulfureux, qui fait scandale. Elle ne sait pas non plus que sa fille, la petite Ysumi, a disparu dans le grand tremblement de terre de 1923.

Sautons encore quelques années, jusqu’en 1937. Revenue au Japon, Komako apprend la disparition de sa fille dans le tremblement de terre de Kanto. Les épreuves ont fait d’elle une femme rebelle. Féministe, militant dans les mouvements pacifistes, dénonçant la dérive militariste de son pays, elle ose publier dans un magazine féminin à grand tirage sa propre version de sa liaison avec son oncle : comment pouvait-elle résister aux brutales avances de Shimazaki, elle qui n’était qu’une jeune fille naïve ? Dénonçant son hypocrisie, elle clame que le romancier n’a écrit leur histoire que pour faire de l’argent tandis qu’elle-même, pauvre et malade, se trouve sans ressources à l’hôpital. Nouveau scandale.

Un an plus tard, en 1938, le Musée de Limoges consacre une exposition à ses collections de Peinture. On redécouvre le tableau de Masamuné qui dort toujours dans les réserves. On s’extasie, on crie au génie. On trouve que le tableau est osé bien sûr, mais on a vu pire ; les temps ont changé. Surtout on admire la maîtrise d’un artiste que le caractère convenu de son œuvre ne laissait pas présager. Personne ne se doute de ce qui a pu faire sortir le peintre de son académisme impressionniste et libérer en lui cette force créatrice, cette puissance d’évocation érotique presque gênante mais qui ne tombe pas dans l’obscène. L’exposition ouvre le 13 octobre 1938.

Le lendemain, 14 octobre, un entrefilet du « Populaire » nous apprend qu’un inconnu, profitant d’un moment d’inattention du gardien, a aspergé le tableau d’essence avant d’y mettre le feu. Le tableau de Masamuné Tokosoburô est irrémédiablement détruit. « Perte irréparable », conclut le journal.

C’est tout ce qu’il en reste aujourd’hui : ce châssis noirci, auquel adhèrent encore quelques lambeaux de toile brûlée. Le Musée conserve cette malheureuse relique dans ses réserves. Peut-être les conservateurs croient-ils en la résurrection des tableaux comme d’autres croient à la résurrection des morts… On n’a jamais retrouvé le coupable de cet acte iconoclaste…

Shimazaki meurt en 1943 ; Komako en 1978, à l’âge de 85 ans. L’histoire pourrait encore se terminer là, et cette pauvre relique garder son mystère. En 1987, lors d’un séjour au Japon, j’achetai à Kanda, un quartier de Tokyo où abondent les bouquinistes, un exemplaire de Shinsei, le roman autobiographique de Shimazaki Tôson. Un feuillet s’en échappa et tomba sur le trottoir. Je le ramassai et lus :

« Par hasard, j’ai vu hier la trace de votre honte et de l’ignominie de ma naissance exposée aux yeux de tous dans un pays étranger. Elle a cessé d’être. J’ai racheté tous les exemplaires de Shinsei que j’ai pu trouver et je les ai aussi brûlés. Oui, vous devinez qui je suis, ma mère ; la terre ne m’a pas engloutie à Kanto. Ne cherchez pas à me retrouver. Nous avons chacune nos vies.
Votre fille, Ysumi. »
 

la maison du romancier japonais Shimazaki à Limoges

La maison de la rue de Babylone, où séjourna le romancier pour fuir le scandale est toujours là. Le reste, le tableau disparu, chef-d'oeuvre de Masamuné Tokosoburô détruit, la vengeance de la fille de Komako est imaginaire...

Création au Musée des Beaux-Arts de Limoges le vendredi 4 décembre 2015

 
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