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Œuvres    
4928 ou le Voyage en Suisse de Rosette W.

texte et mise en scène Michel Beretti
avec Ariane Cand, Sabrina Chesi, Monique Ditisheim, Emmanuel Paxon Dupasquier, Jean-Philippe Hoffman, Jérôme Ingravallo, Michel Meigniez, Nicolle Monti, Olivier Nicola, Jean-Daniel Ribaux, Luce Steigmeyer, Alima Togola, Dominique Zuber

remerciements à Claire-Luchetta-Rentchnik, Ruth Fivaz-Silbermann, historienne, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, Anne Bisang, François Lilienfeld, Marc-Olivier Schatz, Jérôme Ingravallo, Paul Lüthi, Willy Sunier, Maurice Copin, Madame Chanez, la Ville et le Canton de Neuchâtel, Thierry Huguenin, la Loterie Romande, l’Association des Amis de Tumulte.

création le 24 novembre 2016 au Théâtre Tumulte, Neuchâtel-Serrières.

La réécriture de 4928 ou le Voyage en Suisse de Rosette W. a été rendue possible grâce à une bourse de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah : http://www.fondationshoah.org/memoire/4928-ou-le-voyage-en-suisse-de-rosette-w-une-piece-de-michel-beretti


Septembre 1943, Rose Wolczak, âgée de quinze ans, entre illégalement en Suisse avec un groupe d’enfants juifs. Trois semaines plus tard, à l’issue d’une série d’interrogatoires menés par la police militaire, elle est expulsée pour « débauche morale ». Capturée par une patrouille allemande, elle est déportée à Auschwitz où elle est gazée dès son arrivée. De cette tragédie minuscule dans l’immense drame de la guerre et de la Shoah, il ne reste que les 27 pièces d’un mince dossier déposé aux Archives cantonales de Genève sous le no. 4928, trois photographies et de rares traces administratives. Si le fonds de l’Arrondissement territorial genevois, avec le dossier 4928, n’avait pas été sauvegardé par hasard, on n’aurait jamais rien su des conditions du refoulement de Rose Wolczak. Une circulaire de Berne interdisait pourtant le refoulement des jeunes filles de moins de seize ans. Alors que s’est-il passé? Comment la victime d’atteintes sexuelles commises sur mineure a-t-elle pu devenir coupable au terme d’un procès d’inquisition sans juge ni avocat ? Est-ce parce que la jeune fille avait mis en cause quatre gendarmes d’armée suisses ? Beaucoup d’ombres demeurent, et d’interrogations.
 
4928 le groupe des comédiens

4928 ou le Voyage en Suisse de Rosette W. : une dizaine de comédiens décident de se pencher sur ce dossier et d’en faire un spectacle théâtral. La plupart sont des amateurs, quelques-uns des professionnels. Car il fallait que ceux qui réalisent ce projet, quelque peu déraisonnable, soient des amateurs: un petit groupe d’une dizaine de personnes dont la composition reflète celle de la société suisse.
4928 ou le Voyage en Suisse de Rosette W. raconte l’écœurement des participants, leur colère ou leur indifférence, leur incompréhension, leur découragement aussi quand disparaît toute parole véritable de la jeune fille, sa voix étouffée sous les questions perverses et les réponses brutales soufflées par ses interrogateurs.
4928 ou le Voyage en Suisse de Rosette W. montre un spectacle en train de se faire sous les yeux du public, du premier soir de répétition jusqu’à la présentation devant les spectateurs, à l’état où le groupe est arrivé, là où il ne pouvait aller plus loin sans faire de la fiction... Mais pourquoi raconter cette histoire ? Nous ne sommes plus en 1943, et d’innombrables nouveaux drames ont recouvert celui-ci. En quoi nous concerne-t-il encore? Est-ce seulement pour rendre justice à une jeune morte ? Une jeune émigrée clandestine, survivante d’une guerre oubliée, vient brouiller le jeu (Alima Togola, jeune comédienne malienne diplômée du Conservatoire de Bamako). C’est pour elle et avec elle que le groupe qui lui a donné l’hospitalité décide de continuer à jouer l’histoire de Rose Wolczak.
 
4928 le soldat Knapp
Le soldat Knapp (Jean-Daniel Ribaux)
"Sans être forcément engagé, le théâtre peut mettre en lumière la part d’ombre que recèle chaque individu, ce mal occulté à l’échelle d’une nation. A partir d’un vulgaire numéro de dossier,  Michel Beretti a écrit et mis en scène l’histoire édifiante d’une adolescente juive immigrée en Suisse pendant la guerre et refoulée à la frontière française pour une sombre affaire de moeurs avant que les autorités de Vichy ne l’envoient à Drancy puis à Auschwitz. Présentée ainsi, l’intrigue fait un peu peur, mais ce serait sans compter la distance et l’ironie qui éclatent dans le spectacle proposé par le Théâtre Tumulte à Serrières, lequel ne fait pas que donner chair à un nom, Rosette Wolczak, mais reconstitue tout un pan d’histoire sous la forme d’une série de répétitions effectuées en vue d’une représentation. Le rôle de la malheureuse héroïne ayant été attribué à une jeune Malienne, Alima Togola, la pièce abolit le temps pour donner à ce destin une dimension universelle. En effet, la nouvelle arrivante est accueillie avec la même méfiance par ses partenaires de jeu que l’avait été à Genève l’exilée de 1943. A tel point que l’interprète et son personnage se confondent parfois, les époques ainsi, ainsi que les victimes et les coupables. La mise en scène, découpant les séquences comme pour un tournage, montre bien comment les interrogatoires ont été menés pour décider du sort de Rose et retrouve l’ambiance de promiscuité qui régnait alors dans les camps de réfugiés. Pour la plupart amateurs, les comédiens incarnent parfaitement l’esprit des autochtones face au souffle frais de la jeunesse, de surcroît étrangère… Ce beau travail mérite d’être vu par le plus grand nombre. » (Didier Delacroix, L’Express - L’Impartial, 1er décembre 2016)

Tumulte – Michel Beretti, qu’est-ce qui vous a amené à vous pencher sur la tragique histoire de Rose Wolczak ?
Beretti C’est grâce à Anne Bisang, alors directrice de la Comédie de Genève, ou à cause d’elle, car cette histoire n’a cessé de me hanter depuis qu’elle m’a transmis ce dossier le 1er septembre 2006. Elle m’avait dit que j’arriverais peut-être à en faire une pièce. Cela m’a pris dix ans avant de trouver ce qui est, peut-être, une solution convenable pour rendre compte au théâtre de cette affaire et mériter la confiance qu’elle a mise en moi en me confiant ce dossier.
Tumulte – Il y a eu plusieurs versions de « 4928 » ?
Beretti Au moins trois. Le 1er octobre 2007, je commençai une 1ère version que je terminai le 15 janvier 2013 et qui me laissa insatisfait. Grâce à une bourse de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, je commençai une 2e version le 1er janvier 2013, sans pour autant cesser de travailler sur la 1ère. Cette 2e version, achevée le 6 avril 2013, me laissa tout aussi insatisfait que la 1ère.
Tumulte – Pourquoi ?
Beretti – Parce que la dramatisation du dossier est impossible. C’est un procès d’inquisition d’où la parole de l’accusée est absente, couverte ou soufflée par celles de ceux qui l’interrogent. Comment demander à une jeune comédienne d’incarner un « personnage » qui n’a pas de parole propre ? Il fallait pourtant démonter cette petite machine de mort, qui s’est peut-être mise en mouvement parce que quatre soldats suisses étaient impliqués.
Tumulte – Vous croyez qu’on a voulu faire disparaître la victime pour éviter le scandale ?
Beretti – On ne le saura jamais. Il n’y a pas de preuves, juste des soupçons. Et puis est-ce que le théâtre est un tribunal ?
Tumulte – Quel intérêt y avait-il à raconter cette histoire de 1943, en dépit de sa cruauté ?
Beretti – C’est bien la question que posaient des élèves comédiens des écoles de théâtre où j’enseignais. En quoi cette histoire nous concerne-t-elle encore ? Si notre temps n’a plus grand chose à voir avec cette époque, nous subissons toujours l’héritage du passé, les génocides et les massacres liés à la « purification ethnique », les guerres intercommunautaires continuent, et la question des réfugiés se pose de façon toujours plus aiguë.
Tumulte – Tumulte a engagé une jeune comédienne africaine pour jouer à certains moments le rôle de Rose Wolczak. Vous ne trouvez pas que c’est un peu forcé ?
Beretti – Pourquoi ? Alima Togola, jeune comédienne qui finit ses études au Conservatoire de Bamako (Mali) introduit une distance entre le « personnage » et l’interprète. Surtout, jouant le rôle d’une réfugiée qui a fui son pays où se déroule un génocide, elle permet de raccorder l’histoire de Rose Wolczak à aujourd’hui, où des millions de gens fuient pour sauver leur vie. Elle est au milieu d’un groupe de comédiens, amateurs et professionnels, dont la composition reflète celle de la société suisse et qui se trouvent brusquement confrontés à ce dossier 4928, avec leur émotion, leur colère, leur indifférence, leur découragement, leur détermination aussi parce qu’ils se persuadent que leur spectacle sur l’histoire de Rose Wolczak permettra à la jeune réfugiée de surmonter l’épreuve qu’elle a traversée.
 
4928 A l'Armée du Salut
Alima Togola (Rose Wolczak), Luce Steigmeyer (la Salutiste) - photo Stefano Iori

Tumulte – Alima Togola, vous terminez vos études au Conservatoire de Bamako, au Mali. Vous qui êtes une jeune comédienne africaine, comment voyez-vous ce rôle que vous interprétez, et plus généralement cette histoire que vous racontez avec le groupe ?
Alima – Je n’avais jamais joué une pièce pareille. Jusque-là, j’avais joué dans des pièces de fiction. Dans Les marguerites ne poussent pas dans le désert, que nous avons joué à Bamako avec Michel Beretti, il s’agissait de faits réels, bien sûr, comme le mariage forcé : mais il s’agissait d’histoires ; le mariage forcé, c’est une réalité, mais on n’en meurt pas, on est habitués.
Tumulte – Tandis qu’avec « 4928 » ?
Alima – Pour moi, c’est une histoire étrange, qui m’a beaucoup émue. Je ne connaissais pas l’existence de la Shoah. Les génocides en Afrique, j’en avais entendu parler, mais ils s’étaient déroulés loin de moi. Au début, je n’y comprenais rien, et puis je me suis aperçu que j’avais assimilé le texte sans y prendre garde.
Tumulte – Que s’est-il passé ?
Alima – Je ne sais pas. Dans la confrontation avec les quatre soldats suisses qui lui ont fait subir des attouchements, ce n’est plus Alima qui est en scène, c’est Rose. Aussi quand elle raconte ce qu’elle a vécu en tant que réfugiée : je ne vois plus Alima sur scène, mais je vois Rose, et cela me perturbe beaucoup… C’est comme si quelque chose me reliait à Rose Wolczak. Ou comme si cette histoire m’attendait.
Tumulte – Vous êtes Africaine et vous êtes noire, les dix autres comédiens sont Suisses ou Français et ils sont blancs. Comment vous sentez-vous dans le groupe ?
Alima – L’ambiance est amicale. Tout le monde est motivé et veut contribuer à la réussite du spectacle. Nathan, le frère de Rose vit toujours en Israël, je me sens obligée de ne pas faire d’erreur. Je pense à lui et je veux qu’il retrouve sa sœur en moi. Je veux lui faire comprendre que sa sœur n’a été qu’une victime. C’est aussi pour lui que je joue.

4928 le refoulement

4928 la disparition de Rose W.

 
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